A l’évocation des marginaux de la société chinoise contemporaine, on pourrait penser au cinéma de Wang Bing – il y a un peu de cela chez , mais il y a aussi quelque chose de différent. Une face moins politique, une détresse plus intime, comme une sphère déconnectée des réalités sociétales qui la définissent. En suivant une troupe de musiciens en pleine Mongolie Intérieure, le cinéaste chinois dresse un portrait singulier : celui de ce chanteur aveugle, vulgaire et mutilé, à l’humour salace et au passé brumeux, sujet d’attention qui rappelle, à sa manière, Crumb de Terry Zwigoff.

L’intéressante ambivalence de , c’est l’association singulière que propose le cœur du documentaire : interprètes du traditionnel er ren tai, les personnages se mettent en scène lors d’un spectacle vulgaire, scabreux –– beauf, en fait. Mais plutôt que de faire de cette lourdeur une prospection condescendante, Xu en capte la poésie, la richesse émotionnelle et anthropologue. Tout ceci n’est en réalité pas seulement prétexte à la simple observation, mais de façon plus modeste et honnête au mélodrame, à la tragédie romanesque. Au lieu d’expliquer, le documentariste se donne la mission de conter.

Photo du film CUT OUT THE EYES

CUT OUT THE EYES, dont le protagoniste souffre de cécité, est paradoxalement un film du regard. Un regard de véritable metteur en scène, qui fait de la langueur une mélodie, de la salubrité une peinture, de la chanson paillarde une symphonie d’une beauté bouleversante. La dernière partie musicale se transforme en véritable tour de force introspectif brouillant, à la manière du personnage principal, la réalité et la fiction, l’histoire et l’affabulation –– cela fonctionnerait presque comme un twist, tant sa découverte permet d’amorcer un point de vue nouveau sur ce qui l’avait précédé, transformant le tableau des Freaks en journal intime d’Elephant Man.

« Plutôt que de faire de cette lourdeur une prospection condescendante, Xu en capte la poésie. »

Le rideau se referme, la voiture s’éloigne, la musique devient murmure. Le film de Xu Tong s’achève en miroir de son commencement : l’amertume face à la vivacité, le subtil poète face au comique béotien. CUT OUT THE EYES ne juge pas dès ses premières images, mais s’en sert comme point de départ d’une aventure, à la manière d’une fiction. Il explore, il construit, il détruit, pour finalement inverser les rôles et faire de sa frivolité un message déchirant. Magnifique.

À VOIR AU FESTIVAL CHINA NOW, LE 29 AVRIL 2016 À 22H10 – au Studio des Ursulines

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INFORMATIONS

Affiche du film CUT OUT THE EYES

Titre original : 挖眼睛 (Wa Yanjing)
Réalisation : Xu Tong
Pays d’origine : Chine
Sortie : 2014
Durée : 1h20
Synopsis : Er Housheng, musicien aveugle, sillonne la Mongolie intérieure avec sa compagne et partenaire Liu Lanlan. Ensemble, ils interprètent un chant traditionnel local, appelé er ren tai, qui prend la forme d’une comédie musicale à l’humour paillard. Lors des représentations, le personnage principal charme le public féminin avec son mélange de sensualité, de grossièreté rabelaisienne, et de paroles socialement subversives.