Premier long-métrage du sud coréen Lee Su-jin, après cinq courts-métrages, dont trois ont été présentés dimanche 2 novembre durant le FFCP lors d’une séance spéciale, A Cappella est un drame renversant. Il jouit d’une intrigue très bien écrite, traitant d’un sujet d’une violence terrible chez les jeunes de la société, et amenée par un montage intelligent. Déjà primé, avec notamment le Prix du jury, le Prix de la Critique Internationale et le Prix du Public de la ville de Deauville, remportés lors de la 16e édition du Festival du Film Asiatique de Deauville (du 5 au 9 mars 2014), cette oeuvre dérange et emporte dans un flot d’émotions.

Han Gong-ju (Chun Woo-hee) est une jeune lycéenne. Au centre d’une enquête policière, elle est contrainte de changer d’établissement scolaire et de quartier. En attendant le retour au calme elle est hébergée chez Madame Lee (Lee Young-lan), la mère d’un de ses anciens professeurs. Le mystère plane sur les raisons de l’enquête et sur la responsabilité ou non de la jeune fille. Cette dernière tente d’avancer tout en craignant que son passé resurgisse.

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© Dissidenz Films

Avec A Cappella, le réalisateur Lee Su-jin garde la même construction qu’il avait opté dans ses premiers films, à savoir offrir une révélation finale inattendue. Dans ce film il laisse pendant longtemps le spectateur imaginer l’éventuel crime commis. En apparence Han Gong-ju n’a rien à se reprocher. Pourtant son attitude reste étrange et inhabituelle. Pour dévoiler son sujet, Lee Su-jin utilise une déconstruction de la temporalité. En suivant la nouvelle vie d’Han Gong-ju, on revient en parallèle sur son passé grâce à des retours en arrière. Un montage intelligent et réussi car ainsi la révélation du drame arrive par petits bouts. Cela maintient l’attention du spectateur qui imagine tous les scénarios possibles. De plus la question demeure, Han Gong-ju est-t-elle responsable d’un quelconque incident ? Lors de la révélation à laquelle on ne pense généralement pas, le spectateur est frappé en plein visage. Une révélation amenée par une mise en scène maîtrisée dans chaque détail. Lee Su-jin, qui étudia uniquement la photographie, parvient à capter dans chaque plan la beauté autant que la monstruosité du monde. Soudain le film offre une toute autre vision. En alternant entre le présent, où la jeune fille vit désormais des moments relativement joyeux , et l’événement déclencheur sur lequel le film insiste à plusieurs reprises, l’horreur et la colère s’imposent. L’interprétation impressionnante de la jeune Chun Woo-hee reste une des clés de la qualité du film. Discrète et inhabituelle, elle ne laisse rien paraître. L’évolution qu’elle donne au personnage et le poids qu’elle arrive à porter bouleverse.

”Lee Su-jin parvient à provoquer le spectateur, à l’ébranler et l’alarmer”

Pour aborder son thème le film met l’accent sur l’entourage de l’héroïne, principalement les adultes. Ceux présents dans le film donnent une vision bien négative du monde adulte. Les différents protagonistes qui évoluent autour d’elle sont pathétiques, méprisables et parfois monstrueux. Il y a les parents de la jeune fille qui abandonnent leur enfant et se déchargent de leurs responsabilités envers elle durant cette période difficile. Il y a les parents d’élèves de son ancien établissement qui ne cessent de la harceler et de la tenir pour responsable. Et il y a également les représentants directs de certaines valeurs, comme les enseignants et le policier, amant de madame Lee, qui par leur absence et leur lâcheté ne sont d’aucun soutien. C’est uniquement vers cette dernière que la lycéenne trouve un certains refuge et une entente. Madame Lee est pourtant également mal considérée dans son quartier. Etant la maîtresse d’un homme marié (le policier) elle subit insultes, violences et agressions de la part des femmes. Humiliée devant Han Gong-ju, elle révèle malgré elle cet univers déplorable. Elle offre tout de même à la jeune fille une vision particulière de l’amour chez les adultes dans sa relation avec son amant. Un amour illégal (en Corée du Sud l’adultère est puni par la loi) mais sincère.

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© Dissidenz Films

A travers les gens qui entourent Han Gong-ju, le réalisateur s’interroge sur la façon dont chacun réagirait après avoir pris connaissance du drame qui a eu lieu. Pour surmonter cela elle est aidée par sa nouvelle amie Eun-hee (adorable Jung In-sun) à qui elle cache tout de même son passé. Le réalisateur insiste alors sur son héroïne et montre sa volonté d’avancer. Elle décide d’apprendre à nager. Un moyen d’autodéfense pour elle car comme elle le dit, ne pouvant revenir en arrière, elle veut être capable de se sauver elle-même.
Ne pouvant communiquer avec les autres normalement, Han Gong-ju se réfugie également dans la musique. Elle se dévoile et se reconstruit en chantant. Elle est alors rapidement admirée par les membres du club de musique. Un groupe de filles qui se réunit pour chanter a cappella. Eun-hee, qui en fait partie, sera la première témoin de la voix d’Han Gong-ju et la pousse à les rejoindre. Cela offre un moment à part dans le film, une courte session acoustique durant laquelle l’actrice Chun Woo-hee interprète une chanson, en soi un peu formatée, mais sublimée par sa simplicité et sa douceur. Avec ce nouveau groupe de filles, Han Gong-ju est face à un dilemme. Se dévoiler et faire confiance malgré son passé auquel elle est constamment confrontée. En montrant la solitude de l’héroïne, le film insiste sur la nécessité du soutien d’autrui. Il pose la responsabilité de chacun, montre les conséquences terrible de l’absence et du refus de répondre lorsqu’il le faut.

Lee Su-jin traite d’un sujet extrêmement fort, dur et violent. Il parvient à provoquer le spectateur, à l’ébranler et l’alarmer. A travers son regard il laisse chacun se faire son opinion sur l’événement au cœur du film et sur les conséquences, notamment grâce à une fin ouverte. Pour certains, lui y compris, cette fin est vue avec espoir. D’autres pourront n’y voir aucune issue et une finalité terrible. Dans tous les cas le public en sort secoué et troublé, en proie à la mélancolie, la rage et l’indignation. Le sud-coréen, qui n’a appris le cinéma que par la création de courts-métrages, place constamment sa caméra où il faut. Il sait quand laisser de la distance avec ses acteurs pour les laisser s’exprimer et quand s’en approcher pour capter chaque émotion. Il réalise avec A Cappella un premier film maîtrisé avec brio qui ne peut laisser insensible.

CASTING
Titre original : Han Gong-ju
Réalisation : Lee Su-jin
Scénario : Lee Su-jin
Acteurs principaux : Chun Woo-hee, Jung In-sun, Kim So-young, Lee Young-ian, Kimchoi Yong-joon
Pays d’origine : Corée du Sud
Sortie : 19 Novembre 2014
Durée : 1h52mn
Distributeur : Dissidenz Films
Synopsis : Han Gong-ju, une jeune lycéenne, est contrainte de changer d’établissement scolaire et d’emménager, pour un temps, chez la mère d’un de ses professeurs, tandis qu’une enquête policière suit son cours dans son quartier d’origine. N’ayant en apparence rien à se reprocher, Gong-ju pourra-t-elle échapper à son passé ?
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