Trois ans après avoir remporté un Grand Prix surprise avec Les Merveilles, l’italienne Alice Rohrwacher revient en compétition avec Heureux comme Lazzaro, une odyssée mélancolique et bouleversante.

L’inviolata est un petit hameau italien isolé, coupé du reste de la civilisation et qui semble comme être suspendu dans le temps (l’image granuleuse du super 16mm serait un indice, mais la temporalité n’est pas explicitée). Le jeune Lazzaro participe aux tâches quotidiennes, travaillant la terre et récoltant les herbes, fruits et légumes destinés à nourrir les jeunes et vieux paysans qui composent ce village, ne sachant pas qu’ils se font exploités par la marquise, régente de ce lieu. Les familles vivent les unes sur les autres, dans des baraques où ils sont parfois huit, parfois vingt-six à cohabiter et où la grand-mère doit sans cesse être déplacée, pour manger ou prendre l’air.

Avec ce naturalisme rural, Alice Rohrwacher cite ses aînés, de Ettore Scola (Affreux, sales et méchants), à Fellini (Il Bidone) en passant par L’arbre aux sabots de Ermanno Olmi (Palme d’Or en 1978). Mais son cinéma ne se résume pas qu’à ce patchwork. Ces références laissent à la cinéaste toute la liberté d’exprimer son penchant pour la philosophie, puisque c’est avec des éléments naturels (les feuilles d’un champ de tabac, les copeaux du bois qui tombent comme de la neige…) qu’elle fait surgir la poésie et des envolées lyriques sans aucune esbroufe, dans la plus douce des modesties.Photo du film HEUREUX COMME LAZZAROCette simplicité se retrouve dans le personnage de Lazzaro. D’une bonté et d’une pureté un brin agaçantes au début, le jeune homme nous conquiert à mesure que s’égrène les minutes. Avec sa gueule d’ange et sa touchante naïveté, il se met toujours au service des autres et accepte toutes leurs demandes, en ne pensant jamais à sa propre personne. C’est ainsi qu’il se liera d’amitié avec le fils de la marquise, Tancredi, qui ne souhaite que fuir cet endroit sans avenir et s’éloigner de l’autorité monarchique dont fait preuve sa mère. Au passage, si ce nom vous rappelle quelque chose, c’est parce qu’il s’agit du même que celui du personnage joué par Alain Delon dans Le Guépard de Luchino Visconti (Palme d’Or en 1963). Tandis que le fils, avec sa tronche de héros Pasolinien, fait passer sa fugue pour un enlèvement et que les paysans voient la dette imposée par la marquise augmenter, un élément déclencheur va tout chambouler.

Une odyssée mélancolique et bouleversante, celle d’un Saint, aux envolées lyriques sublimes.

La deuxième partie du film octroie à Lazzaro le don de traverser dans le temps. Une idée géniale qui permet à l’histoire de glisser vers le surréalisme. Lazzaro n’ayant pas pris une ride, comment réagiront les proches qui croiseront à nouveau son chemin ? Les effets du temps visibles sur nos visages et qui ont fait évoluer notre vie nous bercent d’une douce mélancolie dès lors que Lazzaro décide de quitter le microcosme qu’est l’Inviolata pour marcher vers la ville, découvrant enfin le monde extérieur. Entre nouvelles rencontres et retrouvailles, Alice Rohrwacher développe son conte philosophique autour de la vision d’un Saint (la ressemblance avec le Christ n’aura échappé à personne), qui se heurte à un environnement inconnu et cruel, dont il ne saisit pas les règles et que l’on a déraciné. Dans cette société qui est la nôtre, les justes ne sont pas toujours récompensés. L’occasion pour la cinéaste de dénoncer les dysfonctionnements économiques et sociaux de son pays, l’Italie, où l’inégalité règne plus que jamais.

Finalement, on ne le sentait pas forcément venir et pourtant on aura été prévenus, lors de toutes ces petites séquences aux motifs illuminés par la beauté, mais Alice Rohrwacher nous achève avec un final bouleversant qui confine au sublime.

Loris Colecchia

Critique publiée le 14 mai 2018 lors de la projection au Festival de Cannes

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HEUREUX COMME LAZZARO, odyssée mélancolique et bouleversante - Critique
Titre original : Lazzaro Felice
Réalisation : Alice Rohrwacher
Scénario : Alice Rohrwacher
Acteurs principaux : Adriano Tardiolo, Tommaso Ragno, Alba Rohrwacher, Nicoletta Braschi, Sergi López
Date de sortie : 7 novembre 2018
Durée : 2h10min
5.0Bouleversant
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HEUREUX COMME LAZZARO, odyssée mélancolique et bouleversante – Critique

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