Dès la première scène, on remarque la motivation des frères Coen. Ce film est donc né d’un amour de la musique folk. Et tout au long du film, les frères réalisateurs ne couperont jamais une seule chanson.

Chaque mélodie folk sera jouée en entier, et interprétée par . Ce film est percutant car la musique folk interprétée est à la fois puissante, et à la fois accessible. Ces deux caractéristiques à la fois car la première scène décrit une musique folk dans une communauté renfermée sur elle-même. Comme un petit monde méconnu, que l’on éclaire, mais dont le public est dans le noir et semble figé.

C’est bel et bien l’impact de cette communauté que le film explore. Avec un clin d’oeil à Bob Dylan à la fin, le film est constamment dans la mise en lumière des précurseurs. Des personnages définis par leur musique, des personnages passionnants car perdus dans le temps. Et ce qui est fascinant avec cela, c’est qu’on remarque des frères Coen qui vont jusqu’à la racine. Ils remontent jusqu’à la source, là où toute la difficulté est évidente. Ainsi, en compagnie du directeur musical de O’Brother, les frères Coen créent une nouvelle odyssée. Un voyage où le terminus n’est pas certain, où l’aboutissement est sans cesse remis en péril.

Mais il ne faut pas s’y tromper : les frères Coen n’ont pas réalisé un biopic. Leur maîtrise de la fiction n’est plus à prouver, et c’est bel et bien cette odyssée qui les intéresse. A partir de cela, ils font un nouveau portrait de loser. Llewyn Davis est aussi un personnage en marge de la société. De là, les frères Coen questionnent l’existentialisme, où la fatalité devient une nécessité. Dans cette tranche de vie (l’intrigue se déroule sur une seule semaine), Llewyn Davis est prisonnier du changement.

[bctt tweet= »« Mélancolie et humour, pour une odyssée glaciale d’un loser » » username= »LeBlogDuCinema »]

Cela résonne à l’arrivée de Bob Dylan, quand la porte du club se referme sur Llewyn Davis et que Bob Dylan est en arrière plan dans la lumière. Une prison constituée par un cycle d’erreurs. Llewyn ne fait pas forcément de mauvais choix, mais il répète son entêtement. Celui où il veut connaître la gloire avec sa musique, avec son répertoire. Mais comme le dit si bien : il n’y a rien d’harmonieux dans sa musique. Aussi avec le producteur de Chicago, qui lui avoue que sa musique ne se vendra pas en solo. Comme si Llewyn Davis n’avait qu’une seule solution : rejoindre son ancien partenaire dans son suicide, pour que les grands artistes soient enfin reconnus après leur mort.

Ce qui est encore aussi puissant chez les Coen, ce sont les tons abordés. Entre humour et mélancolie, le film jouera sur plusieurs émotions et sensations. C’est le cas avec les personnages également. Les frères réalisateurs s’amuseront à créer des contre-emplois. Llewyn Davis est un ange sur la scène, mais il apparait comme un connard en dehors. Le personnage de est exactement dans cette vision. Très douce sur scène, son personnage est insupportable et vulgaire en dehors. Il y a aussi le cas de John Goodman. Un personnage aussi bien généreux (il accueille et transporte Llewyn avec lui) mais aussi arrogant (mais terriblement honnête).

Tout ceci dans une ambiance très froide. Premièrement, le film se déroule en pleine saison hivernale. On aurait du mal à voir une autre saison pour cette histoire. Tant la vie est dure, tant les gens sont égoïstes, tant par les échecs qu’on ne peut illuminer. Comme une illusion, un romantisme trop parfait et une cruauté certaine. Avec cette oppression constante. New-York en plein hiver, c’est la rigueur qui fait surface dans le film. De là, les frères Coen peuvent jouer avec des couleurs désaturées.

Photo du film INSIDE LLEWYN DAVIS

Il y a même une part de cynisme dans ce film. Les frères Coen réussiront à capturer l’enfer dans lequel chute Llewyn Davis. Le chanteur ne parvient jamais à établir de connexion sérieuse avec les autres. La seule relation intime qu’il a, c’est peut-être avec le chat roux. Une sorte donc d’anti-héros, fait pour encaisser tous les coups que la vie lui destine. Ce qui est donc stupéfiant avec les frères Coen, c’est le cadre qu’ils choisissent. Le film fonctionne comme un état des lieux. Allant bien au-delà de l’odyssée, le visuel offert au spectateur n’est autre que l’incarnation du paysage affectif de Llewyn Davis.

Là où Barton Fink nous offrait un artiste en panne, INSIDE LLEWYN DAVIS nous offre tout simplement un artiste qui n’y arrive jamais. Cette évolution chez les frères réalisateurs est passionnante. Leur récit devient plus simple, et leur forme (toujours en 35mm) est moins folle. Mais cela n’est pas un défaut, bien au contraire. Cela montre combien les frères Coen peuvent être fins dans l’écriture, avec tous les points de vue possible. Exemple : là où le chat roux ne pourrait apparaitre que comme un détail chaleureux, c’est avant tout une métaphore. C’est le miroir de Llewyn Davis. Sa sauvagerie naturelle, ses faufilements pour trouver un lieu sûr, ses regards mélancoliques, etc…

Si on veut aller plus loin avec ce film, on peut revenir à l’absurde que les Coen adorent. Ce presque burlesque dont ce film fait preuve, plus de l’ordre de l’humour noir. Là où les frères Coen démontrent que l’art est devenu une industrie show-business. Là où la quantité des billets prime sur la qualité des mélodies. Llewyn Davis est alors coincé dans cette vie de bohème, dans cet enfer dont il garde espoir. Il ne manquait plus que la référence ultime de la part des frères Coen (sur l’odyssée et sur leur filmographie) : le chat roux s’appelle Ulysse.

Teddy

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