Premier long-métrage remarqué pour ce duo virtuose, et utilisent le cinéma de genre pour peindre l’apocalypse d’une jeunesse en perdition.

Jessica, escortée par son escouade, apparaît le long de l’allée déserte d’une banlieue pavillonnaire, elle arbore une armure de combat, fusil mitrailleur en main. Le film de Caroline Poggi et Jonathan Vinel est une dystopie d’anticipation dans laquelle des orphelins traqués par des drones tueurs sont livrés à la solitude de leur violence primitive. La Madone paramilitaire recueille ces orphelins et les apaise de son amour maternel et bienveillant. Ensemble ils se réinventent en famille, recréent un semblant de société composée d’individus blessés, cabossés, auxquels la jeune femme redonne le droit de vivre.

Jessica est une louve qui tente de construire un foyer pour ces enfants marginalisés. Reconstituer un tissu social en reconnectant les liens qui forment le groupe. La jeune femme interprétée par la charismatique Aomi Muyock prend des allures de figure allégorique, elle est la mère nourricière, l’espoir, la résistance, la fraternité et tant d’autres visages. Se dessine alors une société matriarcale qui interroge subtilement les rapports entre les hommes et l’identité masculine.

Photo du film JESSICA FOREVER

Jessica, © 2019 Le Pacte

Ce premier long-métrage s’inscrit dans une forme hybride, à la croisée des genres, prolongeant une mouvance actuelle du cinéma français. Après La nuit a dévoré le monde ou le récent Un couteau dans le cœur, une nouvelle génération de cinéastes pose les jalons d’un cinéma de genre anti-spectaculaire qui donne un nouveau souffle au cinéma d’auteur. Comme souvent, le genre est utilisé à la manière d’un miroir déformant avec ses touches de fantastique qui viennent parasiter le réel pour mieux le révéler. Caroline Poggi et Jonathan Vinel poussent les curseurs toujours plus loin afin de mettre en lumière des enjeux de notre époque.

Ils saisissent avec brio une certaine authenticité de la jeunesse actuelle. On pense parfois au récent Nocturama, avec la justesse et la profondeur qui manquaient tant au dernier Bonello. Déshérence, violence, désenchantement, égarement, peur. C’est une jeunesse dépressive, déracinée, sans repère ni lien filial. L’absence totale d’adulte fait naître l’étrange sensation d’un monde en perdition. Il y a d’un côté une somme d’individus qui tentent de faire communauté face à une horde désincarnée de machines matérialisant le système. Le film repose sur cet enjeu, recréer les liens entre les membres d’une société déshumanisée. Enfants d’un monde qui s’effondre, d’une civilisation qui agonise le long des espaces périurbains déserts et aseptisés. Caroline Poggi et Jonathan Vinel forment un improbable croisement entre Houellebecq et Gus Van Sant, quelque part entre Romain Gavras et .

Photo du film JESSICA FOREVER

Aomi Muyok et © 2019 Le Pacte

JESSICA FOREVER raconte également la difficulté à affronter les épreuves de la vie pour devenir adulte. Car malgré l’entraînement intensif qui façonne leur corps de combattants et la pratique du maniement des armes de guerre, les orphelins ne demeurent pas moins des enfants pétris d’angoisses et animés de passions enfantines. C’est la génération Bataclan, la génération qui part en guerre contre elle-même, qui désespère, qui se radicalise et qui, parfois, rejoint les rangs des blacks blocs pour brandir un drapeau noir. Mais c’est aussi et surtout le désenchantement des enfants de la classe moyenne, qui errent aux abords des banlieues pavillonnaires et des centres commerciaux un peu blêmes. C’est le vide existentiel de l’enfant roi qui crie son mal être sourd à la face du monde. C’est contre ce vertige abyssal que semble dirigée cette violence primitive, tapie dans l’ombre de ses peurs.

Quelques réticences concernant la forme, le film est parfois poseur, un brin prétentieux. C’est le prototype parfait du film arty calibré pour la presse parisienne en quête de propositions branchouilles. Survival Hipster, apocalypse OKLM. Il serait possible de reprocher aux réalisateurs une attitude post-adolescente et désinvolte. À travers une surenchère d’images transgressives, souvent frontales et composées pour provoquer le bourgeois. Caroline Poggi et Jonathan Vinel prennent le risque de s’enfermer dans le cocon qu’ils ont façonné en s’opposant aux spectateurs qu’ils maintiennent parfois à une distance arrogante. L’esthétisation de la violence et la fascination pour l’imagerie paramilitaire est parfois dérangeante. Un sentiment de malaise qui fait se confondre romantisme désespéré et nihilisme complaisant.

Photo du film JESSICA FOREVER

© 2019 Le Pacte

Néanmoins, JESSICA FOREVER est une proposition de cinéma radicale qui enthousiasme par sa singularité et son audace. La force de son propos est portée par une mise en scène virtuose qui n’a pas peur de s’orienter vers un cinéma très stylisé. Caroline Poggi et Jonathan Vinel présentent de la meilleure des manières leur univers cinématographique déjà très abouti aux ambitions formelles réjouissantes. Une capacité à créer d’intenses moments de cinéma concentrés dans une iconographie envoûtante. L’influence du clip, l’imagerie très actuelle et l’utilisation de la bande son permettent de véritables envolées. Le duo s’inscrit dans une génération de cinéastes qui fait avancer les modes de représentations du réel dans un cinéma français en mutation.

Aurélien Milhaud

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JESSICA FOREVER, la Madone au fusil - Critique
Titre original :
Réalisation : Caroline Poggi et Jonathan Vinel
Scénario : Caroline Poggi et Jonathan Vinel
Acteurs principaux : Aomi Muyok, , Lukas Ionesco, ,
Date de sortie :
Durée : 1h37min
3.5audacieux
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