À l’occasion de la sortie d’ÉTERNITÉ, adaptation cinématographique du livre Alice Ferney L’élégance des veuves (voir notre chronique), on avait envie de revenir sur la filmographie de son réalisateur, le franco-vietnamien Tran Anh Hung. D’autant plus que son cinquième film, LA BALLADE DE L’IMPOSSIBLE est lui aussi, l’adaptation d’un roman – celui éponyme, d’Haruki Murakami.

La Ballade de l’impossible donc, faisait la part belle aux personnages et à leurs épiphanies. Suivant son protagoniste Watanabe, le livre narrait ses interactions avec quelques femmes (et un homme), que sa présence pourtant observatrice, effacée et distante, finissait toujours par affecter de façon irrémédiable. Il y avait alors plusieurs climax durant lesquels ces personnages s’épanchaient longuement, occasionnant un rapport introspectif à leur passé tumultueux. Watanabe, en tant que réceptacle de ces confessions, turpitudes et regrets, construisait dans ce télescopage de vécus dont il est malgré lui le point de convergence, une personnalité, des sentiments forts, et dans l’ensemble une appréhension de la complexité du monde et des individus qui le construisent.
Bien que sociologiquement, culturellement et temporellement éloigné de nous (La Ballade de l’impossible s’ancre dans le Japon des 60’s en pleine révolution culturelle, étudiante, et politique), le livre devient progressivement magnifique car quelque chose d’universel y résonne… Est-ce cette poésie filigrane traduisant les aspirations de l’âme humaine à concilier amour, conscience de soi et réalité du monde ? Ou ces profondes réflexions existentielles naissant du trivial, du quotidien et de ces minuscules choses qui façonnent de tragiques destinées ? Ou encore cette façon de faire appel à nos souvenirs, regrets et fantasmes concernant cet “autre” indocile ?

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Quoi qu’il en soit et quelle qu’en soit la réception propre à chacun, disons le tout de suite : le film de Tran Anh Hung est considérablement éloigné du plaisir (intraduisible à l’écran) ressenti progressivement à la lecture du livre.

Conformément à son style, TAH traduit par la réalisation sa propre idée des émotions des personnages. Mélancolie et amours donc, qui passent presque exclusivement par cette fameuse délicatesse du traitement qu’il appliqua jusqu’ici à des genres aussi distincts que la chronique naturaliste d’instants de vies vietnamiennes (L’odeur de la Papaye Verte et À la verticale de l’été), ou ces polars urbains et malades que sont Cyclo et I come with the rain.

LA BALLADE DE L’IMPOSSIBLE est ainsi un objet techniquement puissant et indéniablement délicat, parcouru par quelques émotions très fortes (sensualité, envoûtement, émerveillement) correspondant à autant d’idées de réalisation, et dont on retiendra surtout la folle liberté de la caméra dans ses cadres ou ses mouvements, l’utilisation du son organique (vent, pluie, bruit de la nature) comme révélateur des émotions enfouies, la mise en scène des femmes et leur beauté, ou encore cette reconstitution minutieuse de l’ambiance du Japon des 60’s en proie à la percée de la culture occidentale. En somme, un parfum unique se dégage de cette exotique histoire d’amours impossibles, ainsi que l’impression d’être plongé dans l’un de ces vertigineux et décisifs moments ou se construit la personnalité d’un homme, dans l’indécision et l’incompréhension de la figure féminine.

“une adaptation très éloignée de son matériau original, où Tran Anh Hung poursuit sa démarche d’auteur cherchant la fulgurance et l’onirisme à partir d’un récit pourtant très concret – quitte à perdre le spectateur (ou lecteur) non averti”

En revanche, difficile de totalement valider cet affranchissement total des contraintes de compréhension et de lisibilité du récit dans lequel sont sensés s’inscrire les personnages… Un peu comme dans I come with the rain, on ne comprend ni le cheminement scénaristique, ni les actions des personnages, ni la finalité de l’histoire. Qu’est-ce qui se passe dans la tête de Naoko? Quel est la teneur de ce “lieu reclus”? Qui est véritablement Reiko ? Qu’est ce qui peut mener Watanabe à [SPOIL] [spoiler mode=”inline”]coucher avec elle[/spoiler]?… Avoir lu le livre est alors le seul moyen de comprendre – très factuellement, car sensoriellement cela fonctionne – ce qui peut inciter telle ou telle interaction, conduire à telle ou telle tragédie.

Par exemple dans le livre, Watanabe et Midori passent un long après midi ensemble, l’occasion de nombreuses découvertes. Par l’observation, un quartier, un univers socio-familial pauvre mais culturellement riche… Puis, par le dialogue unilatéral de Midori à Watanabe, une personnalité construite sur des contradictions, des sentiments. Enfin, par le contact, c’est un corps qui se dévoile. Hors, ce long moment littéraire conclut par une apothéose aussi succincte que significative, passe à l’écran par une scène silencieuse d’à peine une minute montrant les protagonistes marcher ensemble, se regarder, se retrouver seuls puis s’embrasser. Le dialogue et l’empathie construisent la relation dans le livre, lorsque seul le charme de Midori/Kiko Mizuhara, véhiculé par la mise en scène, est utilisé dans le film. Est-ce suffisant pour sceller le destin de deux personnages ? Il conviendra à chacun de se faire son propre avis, mais il nous a semblé que cela ne validait que lointainement les événements dont nous serons témoins dans la suite du film. Par extension, les idées pourtant fortes d’amour et de mort peuvent paraître surfaites dans le film, car jamais vraiment justifiées par le récit, et ne reposant jamais sur l’empathie envers les personnages… Et d’autant plus qu’appuyées et parasitées par cette envahissante bande son orchestrale.

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Il faut alors savoir en tant que spectateur, s’abandonner complètement à ce niveau de lecture passant exclusivement par la sensorialité, et accepter une traduction de la profondeur du livre en une oeuvre plus superficielle mais troublante par sa mélancolie et sa sensualité.

Cette adaptation cinématographique de La ballade de l’impossible nous ayant donc décontenancés, on est en droit de se demander ce qu’il en sera d’ÉTERNITÉ, adapté par Tran Anh Hung d’après L’élégance des veuves. Nous avions constaté à l’écriture de notre chronique du livre, que celui-ci se rapproche des obsessions du réalisateur pour les figures féminines, et partage cette fascination pour les intériorisations traduites par la mise en scène (une structure singulière dans le livre, une façon de capter l’indicible par la sensorialité chez le réalisateur).
LA BALLADE DE L’IMPOSSIBLE-le film suggère alors la possibilité d’une adaptation très éloignée de son matériau original, purement esthétique, presque inaccessible tant elle exige un certain laissez-aller sensoriel, et où Tran Anh Hung poursuivrait sa démarche d’auteur cherchant la fulgurance et l’onirisme à partir d’un récit pourtant très concret – quitte à perdre le spectateur (ou lecteur) non averti.

Georgeslechameau

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INFORMATIONS

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Titre original : Noruwei No Mori
Réalisation : Tran Anh Hung
Scénario : Tran Anh Hung, d’après LaBallade de l’impossible de Haruki Murakami
Acteurs principaux : Kenichi Matsuyama, Rinko Kikuchi, Kiko Mizuhara
Pays d’origine : France, Japon
Sortie : 4 mai 2011
Durée : 2h13min
Distributeur : Pretty Pictures

Synopsis
Tokyo, fin des années 60. Kizuki, le meilleur ami de Watanabe, s’est suicidé. Watanabe quitte alors Kobe et s’installe à Tokyo pour commencer ses études universitaires. Alors qu’un peu partout, les étudiants se révoltent contre les institutions, la vie de Watanabe est, elle aussi, bouleversée quand il retrouve Naoko, ancienne petite amie de Kizuki. Fragile et repliée sur elle-même, Naoko n’a pas encore surmonté la mort de Kizuki. Watanabe et Naoko passent les dimanches ensemble et le soir de l’anniversaire des 20 ans de Naoko, ils font l’amour. Mais le lendemain, elle disparaît sans laisser de traces. Watanabe semble alors mettre sa vie en suspension depuis la perte inexplicable de ce premier amour. Lorsqu’enfin il reçoit une lettre de Naoko, il vient à peine de rencontrer Midori, belle, drôle et vive qui ne demande qu’à lui offrir son amour.

BANDE ANNONCE

TRAN 

ANH 

HUNG

RÉTROSPECTIVE

tran anh Ung

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L'odeur de la papaye verte

L’odeur de la papaye verte (★★★★★)
“Un cinéma de la stimulation par la sensibilité, comme on les aime !”

Cyclo

Cyclo (★★★★☆)
“Un cinéma social et ultra-immersif, un film plus masculin mais toujours sensible”
À la verticale de l'été
À la verticale de l’été (★★★★☆)
“Une cartographie du sentiment amoureux via les histoires, sensibles et délicates de trois couples”

I Come with the rain

I come with the rain (★★★☆☆)
“Un polar malade et fascinant, sublimé autant que ravagé par son attrait pour la mélancolie, la violence et la religion”

La ballade de l'impossible

La Balade de l’impossible (★★★☆☆)
“une adaptation très éloignée de son matériau original, où Tran Anh Hung poursuit sa démarche d’auteur cherchant la fulgurance et l’onirisme à partir d’un récit pourtant très concret – quitte à perdre le spectateur (ou lecteur) non averti “

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Éternité (★★★★☆)
Une fantastique adaptation du livre original qui se situe pile-poil dans la continuité du travail précédent de Tran Anh Hung… Génial mais, en somme, presque inaccessible

l'élégance des veuves (2)

L’élégance des veuves (★★★★☆)
“Tran Anh Hung et Alice Ferney partagent cet amour du portrait de femme, et cette aptitude à donner corps aux aspirations féminines”