– Oui mais toi tu n’as pas aimé le film parce que c’est populaire.
– Euh… Non. Je n’ai pas aimé parce que c’est de la merde.
– Mais non ! C’est parce qu’on t’en a parlé ou que tu as vu la bande annonce trop de fois.

Ceci est l’exemple type d’un riche dialogue auquel je fais souvent face lorsque je parle de certains films avec des connaissances. Pour re-situer les choses, je suis la personne qui argumente très bien et qui apporte des éléments de réponse forts, recherchés, construits et crédibles résumés sous la locution « c’est de la merde ». Je sais, ma qualité d’orateur m’a souvent été flattée. Voilà voilà. Mais cette inintéressante bribe de vie coutumière de mes critiques a, comme toujours, son importance : cela me permet de faire la transition avec l’expérience différente que j’ai eu lorsque j’ai vu LA NUIT NOUS APPARTIENT.

En effet, il s’agit d’un film dont j’avais entendu le plus grand bien et loué pour certaines de ses scènes. « La poursuite en voiture » fut l’une dont j’entendis le plus parler. Point d’orgue censé marquer l’histoire et démontrer toutes les capacités et l’étendue du talent du réalisateur, je dois bien avouer que cette fois ci, le résultat fut à la hauteur de mes attentes. J’ai certes un faible et une tendance à juger un film sur la technique et la mise en scène, mais là, force est de constater que la prouesse de est sans égal. L’habileté technique dépasse tout ce qui a pu se faire auparavant. La réalisation est un sommet en soi et le son, réduit au strict minimum, apporte une touche de réalisme époustouflante. On ajoute alors le jeu des acteurs qui arrivent, ce qui est rare dans une poursuite vous en conviendrez, par leurs répliques, à rendre l’instant encore plus saisissant, et on obtient un éclat de génie, une bulle de maitrise parfaite qui, de plus, s’inscrit à un moment clé de l’histoire. La forme et le fond fusionnent alors parfaitement au bon moment.

James Gray prend à revers les codes classiques d’une scène ultra canonisée, se les approprie et dépasse toute attente. La force du film tient en cela : malgré tout ce que l’on a pu en dire, il se révèle encore mieux. Réussir à surprendre et à clouer le spectateur est une force rare qui démontre toute la puissance du film qui ne peut être usé par le nombre de visionnage et la connaissance de certaines scènes.

Un film classique qui a posteriori en devient un.

Cet exploit se poursuit lorsque l’on s’intéresse à l’histoire. Pourtant très classique, elle est ici magnifiée et intense. Mais il s’agit d’un point de discorde. C’est ici que certains spectateurs trouveront crédit pour la dépréciation du film. En effet un « C’est pas mal, mais l’histoire est trop connue. Les tragédies, d’accord, les films de mafia, d’accord, les films policiers, d’accord, mais c’est bon on en déjà vu pas mal et Scorsese a fait l’essentiel du boulot. » Alors oui, l’histoire peut paraitre banale (dans l’univers cinématographique hein !), et au final, rebuter quelques personnes lasses. Mais fan du genre ou pas, il faut féliciter tout de même James Gray pour sa capacité à toujours être au plus près de ses personnages et de ressusciter la tragédie avec un grand T. Il a toujours su, depuis Little Odessa, prouver sa maitrise parfaite d’un genre d’histoire dont il est capable de tirer la plus pure quintessence afin d’en faire un bouleversant et intense scénario.

On est dans le classique le plus dur, mais tellement bien fait, qu’on ne peut que l’accueillir et l’embrasser. Catharsis renaissante, sujet intemporel, le réalisateur apparait comme un nouveau chef du drame policier classique de la grande époque. Et ce classicisme permet aussi de se complaire dans un genre de film défini par le mot sobriété : classe, précis, concis, aux contours proprement définis, chez James Gray, le film est contrôlé de bout en bout et rentre dans un dynamique de parfaite maitrise.

Cette maitrise se retrouve bien entendu encore dans la mise en scène. La réalisation, comme mentionnée plus haut, est de haute volée. Et là, il est temps de mentionner Yann Gozlan, qui, lors de son passage à l’émission « Ma scène préférée » du site Allociné, citait la scène où pénétrait dans un laboratoire de drogue. Il ne pouvait s’empêcher de féliciter le remarquable travail, aussi bien au niveau de la photo, de la précision des cadrages et du rythme que du son. Le mélange de ces éléments donne une sensation d’apesanteur et de lourdeur en même temps. Et là encore, en revoyant la scène inscrite dans la continuité du film plus tard, je ne pus qu’être d’accord avec ce propos et subjugué. La tension dégagée, la capacité de saisir l’espace en quelques coups de caméras et de créer une scène d’anthologie sont encore là une preuve de la qualité du film, capable de dépasser toute attente de rester gravé et surprenant à la fois à chaque visionnage. On réalise alors que l’on se trouve face à un film classique qui a posteriori en devient un.

Il s’agit là de deux exemples de scènes mais une troisième (parmi tant d’autres), la scène finale, peut avoir sa place lors de l’analyse technique du chef d’œuvre. Magnifique, intense, colorée, maitrisée, elle résume alors tout le talent dont James Gray à fait preuve le long du film. Car oui, certains éclats apparaissent mais la qualité de la réalisation file sur le long métrage entier en parfaite métaphore de la splendeur du travail déployé par James Gray : de bout en bout, il n’y a rien à reprocher.

Véritable auteur affirmé, scénariste talentueux, réalisateur plus qu’adroit, James Gray nous livre un diamant de classicisme élégant, sec, minimaliste, travaillé, cohérent, joli, intense et saisissant s’inscrivant pleinement dans une lignée dont il respecte et chamboule les codes.

Cette minutie et cette précision sèche se retrouve dans le jeu d’acteur. Mais ai-je réellement besoin de développer un paragraphe entier pour tenter d’exprimer tout le talent de Joaquin Phoenix, véritable noyau central de l’histoire autour duquel, chef d’orchestre, les destins se rencontrent se brisent et se forment, toujours immense, sensible, fin, attachant et si juste tout le long du film, qu’il en éclipse même (Merde, quand même !)? Non. Mais je m’aperçois qu’en faire une grande phrase incompréhensible, oui.

Véritable auteur affirmé, scénariste talentueux, réalisateur plus qu’adroit, James Gray nous livre un diamant de classicisme élégant, sec, minimaliste, travaillé, cohérent, joli, intense et saisissant s’inscrivant pleinement dans une lignée dont il respecte et chamboule les codes. Oxymore dans le paysage du genre classique l’œuvre est complète et fascinante : la touche du réalisateur est palpable, réussie, reconnaissable et bien sentie. Bref, un pur bijou de genre à voir, revoir et revoir encore.