Avant Bonnie & Clyde, du même auteur, la première pierre du Nouvelle Hollywood a été posée avec LA POURSUITE IMPITOYABLE. Cette relecture corrigée des westerns tels que Rio Bravo (1959) d’Howard Hawks ou du Train qui sifflera trois fois (1952) de Fred Zinnemann, est une violente charge adressée aux valeurs hypocrites portées par les structures traditionnelles aux États-Unis. Vieillot, vous avez dit ?

Ils ont été nombreux à s’emparer de la machine effrayante des studios pour sceller sur pellicule l’Amérique de la contre-culture dans un écrin de modernité cinématographique. Et aujourd’hui cités, remakés, admirés ou copiés, leur réputation n’est plus à faire. Entre Brian de Palma, Martin Scorcese, Michael Cimino, Alan Pakula, Robert Altman et bien d’autres, on ne ferait pas ici l’offense de négliger l’impact d’Arthur Penn, à l’origine d’un heureux kidnapping Hollywoodien avec ce chef d’oeuvre, LA POURSUITE IMPITOYABLE . Véritable maître d’un art contrebandier, tournicotant les codes des genres pour mieux les critiquer, Arthur Penn s’est imposé comme une figure incontournable du Nouvel Hollywood.

L’affaire qui nous préoccupe ici se déroule dans une ville reculée du Texas. Tarl, c’est la ville moyenne des États-Unis, traversée par la reproductible Main Street, en passant par sa crèmerie et ses diners. Ici, s’anime au quotidien un morceau banal d’Amérique au plus fort des années 1950 : voitures rutilantes, chignons impeccablement coiffés, un shérif qui veille au maintien de l’ordre et des familles aux mœurs bien respectables. Mais dès que l’enfant prodige, Bubber Reeves – brillant Robert Redfrod –, s’échappe de prison alourdi par des soupçons d’homicide, une chasse à l’homme obscène s’organise aux quatre coins des rues indignées de Tarl.Photo du film LA POURSUITE IMPITOYABLEDès lors, sous le poids de la caméra d’Arthur Penn, les coutures se sont plus assez robustes, « l’American Way of Life » des fifties craque en effet dans tous le sens. Les allées luxuriantes de ce monde si propret, véritable pays d’Oz, semblent tout à coup prendre un arrière-goût purulé. Dynamitant à coup de boulets rouges une société gouvernée par l’unique profit – de la notoriété, du pouvoir financier et sexuel – que l’on tire, par ailleurs, sans aucun scrupule de la manipulation, LA POURSUITE IMPITOYABLE s’aventure dans une auscultation pathologique d’une structure à bout de souffle.

Et le mensonge a un prix : inestimable, affreux. Comme une course effrénée vers l’infamie, la figure impartiale de la loi – poignant Marlon Brando – est écorchée à vif lors d’un abject lynchage (Rio Bravo -1959, Howard Hawks). Dans ce tourbillon de faux-semblant est révélé ce qu’il y a de plus sombre et les héros, perdus au milieu d’un geste chaotique de modernité, n’ont plus ici leur place.Adultère, haine, individualisme, consumérisme outrageux, stupidité et violence : voilà un programme saisissant adressé de plein fouet comme un formidable uppercut qui sonne le KO.

Dans cette amère satire, la figure des aînés est broyée, dépecée sous les craquelures de l’égoïsme et rejetée. Et son final, glaçant, prend ainsi le contre-champ des ses illustres prédécesseurs. LA POURSUITE IMPITOYABLE – un redoutable brûlot à la déflagration ravageuse qui entérine l’avènement d’un âge d’or. L’année suivante verra naître Le Lauréat (Mike Nichols) et Bonnie & Clyde (Arthur Penn), installant le Nouvel Hollywood comme un haut lieu de la pensée contestataire.

Sofiane

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LA POURSUITE IMPITOYABLE (1966), Arthur Penn dynamite l'Amérique - Critique
Titre original : The Chase
Réalisation : Arthur Penn
Scénario : Lilian Hellman, d'après Horton Foote
Acteurs principaux : Marlon Brando, Robert Redford, Jane Fonda
Date de sortie : 15 Septembre 1966, ressortie le 17 Octobre 2018
Durée : 2h15min
5.0L'APOCALYPSE
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