LEMONADE est le 6è album studio de Beyoncé. Pourquoi lui consacrer un article ? Parce qu’il s’agit également d’un album-visuel. Une sorte de long clip d’une heure composé de plusieurs vidéos illustrant les chansons de Beyoncé.

Nous n’examinerons pas cet album d’un point de vue musical, ce n’est pas notre rôle ni en nos capacités. Ce que nous pouvons juger, relève plutôt du domaine de l’écriture. Pas seulement celle des musiques et paroles donc, mais celle qui relie tous les aspects techniques et artistiques, les thématiques abordées, la sensorialité, l’intime. Beyoncé effectue avec LEMONADE, un passionnant travail d’organisation d’une oeuvre autour de différentes composantes, grâce à ses propres obsessions.

On pourrait résumer l’impressionnant étalage de noms issus de l’univers indé, à une classique volonté de hype rendue possible par de jolis chèques… LEMONADE ne fonctionnerait pourtant pas vraiment sans une vraie ligne directrice, à même d’associer les spécificités de chaque auteur. L’histoire très personnelle racontée par Beyoncé utilise ainsi adéquatement le cynisme dépressif quant aux relations hommes / femmes de , la poésie urbaine, revendicatrice et intime de , la rage paradoxalement calme et minimaliste de , la mélancolie moderne de James Blake, ou encore le chaos mélodieux d’. C’est exactement pareil cinématographiquement parlant: 7 vidéastes illustrent par leur propres styles plus ou moins visuel, plus ou moins ostentatoire, les chansons de l’album : Beyoncé déjà, puis , et Mark Romanek. Nous ne ferons pas l’inventaire des œuvres et qualités de ces réalisateurs, par ailleurs très bien synthétisées ici par IndieWire (ici, et en anglais)… Pour autant, cet impressionnant éclectisme permet à LEMONADE d’embrasser un spectre socio-culturel vaste, stimulant pour l’imaginaire et parfois même, émotionnellement puissant. À travers décors, costumes, scènes intimes, spectaculaires ou expressionnistes, tonalités esthétiques, ambiances musicales ou visuelles, LEMONADE mélange 250 ans de culture afro-américaine (entre passé esclavagiste et présent post-Katrina) à un portrait plutôt intime de Beyoncé. Un mélange qui pourrait passer pour de l’opportunisme si ce n’était la fantastique cohérence de l’ensemble se révélant progressivement, et avec intelligence. Une cohérence qui, surprise, provient entièrement de Beyoncé.

Pour mieux envisager le travail d’écriture de Beyoncé, il peut être intéressant d’aborder ce qui semble être l’influence visuelle majeure de LEMONADE. Des motifs les plus évidents (arbres filmés en contre-plongée, voix-off de Beyoncé déclamant des/ses réflexions existentielles), aux plus subtils (titres de chapitres, effets de montages précis), LEMONADE revient encore et toujours à cette forme de contemplation du monde alentours typique du cinéma de Terrence Malick, propice au sentimentalisme et à l’introspection, à la remise en question, et même parfois à l’observation de l’Histoire. C’est justement ici que la personnalité d’auteur de Beyoncé embraye pour proposer un second lien entre toutes ces choses.

LEMONADE existe avant tout, à cause d’un fait divers intime, on-ne-peut-plus commun : une infidélité. Jay-Z a trompé Beyoncé.
Sauf que plutôt que de s’apitoyer sur elle même, ou d’en rester à un album tournant autour de la thématique (comme par exemple Kanye West, avec l’excellent 808’s and Heartbreaks), Beyoncé propose plutôt un véritable travail d’introspection qui pourrait être résumé ainsi :
« il m’a trompée, j’en ai bavé, je l’ai haï, je me suis haïe, puis j’ai relativisé, j’ai pardonné, je me suis reconstruite et j’ai pris un nouveau départ dans ma vie ».
Toute la fragilité et le génie de l’album tient dans ce « j’ai relativisé » central, qui permet de relier l’intime à l’universel et donne en même temps, une cohérence au fantastique éclectisme de l’album. En dépassant de son propre ressentiment, Beyoncé est parvenue à transformer cette attaque à son orgueil et à sa féminité, en création artistique à travers le travail d’autres artistes, mais également en discours politique.

C’est ainsi en arrivant à la 35è minute du film que tout prend subitement sens, lorsque le titre de l’album, LEMONADE, est explicité. Il s’agit en effet, d’un mantra de Grandma Hattie (la grand mère de JAY-Z), qui sut relativiser les drames de son existence en une phrase :

« I had my ups and downs but I always find the inner strength to pull myself up.
I was served lemons, but I made … »

« J’ai eu des hauts et des bas dans ma vie, mais j’ai toujours trouvé une force intérieure pour me remettre sur pied. On m’a servi des citrons, j’en ai fait de la limonade. »

Grandma Hattie, 90 ans, est ce lien entre toutes les époques mais également ce lien émotionnel. Elle a vu passer et probablement participé à de nombreux combats, humanistes, sociétaux, féministes, personnels. Des conflits internationaux à l’éradication de l’esclavage où qu’il soit, des crises économiques aux droit de vote des femmes et des minorités ethniques, des oppressions raciales aux catastrophes naturelles mettant en perspectives les inégalités sociales, de la promesse centenaire de progressisme, à Obama-président et les désillusions ayant accompagné son élection. Elle a certainement aussi vécu des drames personnels… Mais voilà. Tout est dans la relativisation. De l’intime à l’universel. En ramenant son propre vécu à cette phrase simple mais pleine de sagesse, Beyoncé relativise à son tour.

Cette phrase, mine de rien, est exactement ce que Beyoncé illustre à travers le mélange sus-mentionné d’ambiances audiovisuelles, de décors, de costumes, ou de thématiques composant LEMONADE. Son film devient alors ce divertissement qui nous raconte une histoire d’amour passionnelle et passionnée, tout en étant un outil de transmission. Transmission d’une mémoire culturelle d’une génération à une autre, par l’art, les leçons de vies, la conscience du passé. Une transmission qui peut se faire justement, grâce à l’amour. Le seul sentiment capable de battre les drames les plus forts. On pensait LEMONADE égocentré et il l’est, mais un intéressant humanisme s’en échappe également.

S’il s’agit clairement du climax harmonique de LEMONADE, il y a toutefois un autre moment très significatif, qui lui, est l’aboutissement formel de la vidéo. Le segment « SandCastles » filmé par , le plus calme et posé de toute la vidéo, est celui où Beyoncé se remémore des instants très intimes passés avec son Jay-Z. Un moment qui amorce le travail de relativisation qui débouchera sur la citation de Grandma Hattie.

Dans cette scène, Beyoncé et Mark Romanek, parviennent à de nombreuses et belles choses. La mise en scène et l’esthétique adoptée par le réalisateur sont les mêmes que dans le fantastique Never Let me Go: une photographie ressemblant à celle d’un vieux Polaroïd, enjolivant une caméra aux mouvements lents et précis. Romanek capte ainsi, des choses indicibles, sensorielles : la mélancolie à propos d’un futur indiscernable, à la nostalgie d’un temps révolu, en passant par cette pureté du sentiment amoureux à travers quelques gestes uniques et intimes. Les paroles  et l’interprétation de Beyoncé (à propos de relativisation bien sur), viennent ensuite donner sens à toute cette émotion.

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Puis il y a un autre point de connexion : Mark Romanek est un fantastique lien artistique à Jay-Z; le réalisateur a su par le passé, capter avec empathie le génie du rappeur grâce au clip 99 problems en 2004, puis en 2014 en filmant sa performance pour Picasso Baby. Il semblait logique que Romanek soit le témoin de la réconciliation du couple, mais surtout de l’évolution d’une artiste, passant d’une artiste interprète-compositeur talentueuse et ultra-bankable, à celui d’une auteure sincère à même de véhiculer un discours aussi accessible qu’intelligent et réfléchi; à travers son propre vécu, ses obsessions personnelles, et des ambitions artistiques fortes.

Bref. LEMONADE est un masterpiece pas forcément évident à envisager, car il est nécessaire de le considérer dans son ENSEMBLE.
Musique, vidéos, et surtout, par Beyoncé.

Georgeslechameau

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?

INFORMATIONS

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Titre original : Lemonade
Réalisation : Beyoncé,s Todd Tourso, Jonas Åkerlund, Kahlil Joseph, Melina Matsoukas, Dikayl Rimmasch, Mark Romanek
Artistes : Beyoncé, James Blake, Jack White, Vampire Weekend, The Weeknd…
Acteurs principaux : Beyoncé, Jay-Z …
Pays d’origine : U.S.A.
Sortie : 25 avril 2016
Durée : 57 min
Distributeur : Tidal
Synopsis : un album visuel de Beyoncé