LETTRE À FRANCO conte le début de la guerre civile espagnole au prisme du regard d’un écrivain contradictoire. Une manière originale de narrer un pan de l’histoire pour le réalisateur Alejandro Amenábar, mais pas sans écueils.

19 juillet 1936 : l’état de guerre est déclaré à Salamanque, en Espagne. Les anarchistes et les hommes de gauche comprennent qu’un grand changement s’annonce, et pas pour le mieux. Mais Miguel de Unamuno (splendide ), écrivain adulé par tout le pays hispanique, décide de soutenir la rébellion de la junte militaire envers et contre tous. Cet amoureux de la République, tergiversant quant à ses opinions politiques, est persuadé que cela permettra le retour de l’ordre. Il lui faudra du temps, beaucoup de temps, des appels à une prise de conscience de ses amis et de sa famille ainsi que l’arrestation sommaire de ses proches pour réaliser la dérive fasciste du régime.

Cela passe par le déni avant la révolte et s’exprime par ce que Miguel de Unamuno manie le mieux : les lettres. Un discours, une lettre à Franco, comme un point d’orgue. Celui de sa vie et celui du film réalisé par Alejandro Amenábar. Contre l’antisémitisme et la haine de l’autre pour faire triompher la diversité, de la Catalogne au Pays-Basque.

Photo du film LETTRE À FRANCO

LETTRE A FRANCO retrace l’histoire vraie du cheminement qu’il a fallu à l’écrivain Miguel de Unamuno pour se rendre compte des dérives fascistes de la rébellion militaire franquiste. ©Teresa Isasi

L’on pourrait s’attendre à un film historique sur la guerre civile espagnole. Dans LETTRE À FRANCO, le réalisateur de Les Autres ne retrace que la complexité d’un homme, l’écrivain Miguel de Unamuno face à ses convictions plurielles et la progressive accession au pouvoir de Franco. Premier point de frustration. Si l’angle est respecté et que la reconstitution est très sérieuse, permettant d’en apprendre davantage sur les débuts de la guerre d’Espagne, l’attente de ce fameux revirement de situation pour l’écrivain induit un désir d’en savoir plus, la suite de la guerre même si ce n’est pas l’objet du film. Souhait qui n’est pas assouvi, ou du moins, pas assez.

Surtout, il faut du temps pour rentrer dans l’œuvre de Alejandro Amenábar. Du temps pour comprendre où nous sommes, du temps pour comprendre qui sont les personnages, ou l’on est. La première demi-heure alterne entre floraison de personnages et de lieux, un parallèle et un aller-retour constant entre l’écrivain et le côté militaire, rendant difficile la compréhension de la situation sans un solide bagage historique.

LETTRE À FRANCO retrace l’accession au pouvoir de Franco et interroge sur la place que doivent prendre les intellectuels face aux dérives fascistes d’un régime.

Photo du film LETTRE À FRANCO

Entre complaisance et défiance, l’écrivain Miguel de Unamuno va tenter de freiner les arrestations et exécutions sommaires de Franco, incarné par , ici avec sa femme. ©Teresa Isasi

Le flou des premières minutes et la longue attente pour voir enfin arriver le virage de l’écrivain ternissent une partie du film. Heureusement, la performance des acteurs, la force du propos, la qualité des plans (serrés sur un visage, un regard, un drapeau, une poignée de main) et des mises en scène (passage d’une image d’archive en noir et blanc de Franco à la scène en couleur dans le film où le général est incarné par Santi Prego), ainsi que l’utilisation de l’ombre et de la lumière viennent rattraper l’ensemble. Un visage est éclairé à la lueur d’une bougie, peut-être pour signifier la part d’ombre qui subsiste chez quelqu’un; une prière comme un tableau, est illuminée par les rayons du soleil qui traverse les fenêtres. Pendant qu’un vote désigne Franco chef de l’Etat et généralissime dans une salle, une signature rallie l’écrivain à la rébellion militaire dans une autre.

Karra Elejalde est parfait dans la peau de l’écrivain Miguel de Unamuno. Il joue à merveille les tensions contradictoires qui peuvent traverser une personne et le cheminement nécessaire pour se souvenir et prendre conscience de la réalité. Incroyable en vieillard malade pris d’hallucinations comme détestable lorsqu’il refuse de voir en face les dérives des militaires, il suscite chez le spectateur tantôt empathie, tantôt colère. Eduard Fernandez (Prix Goya du meilleur acteur dans un second rôle) illustre le rôle essentiel mais peu connu joué par l’inquiétant général Millan Astray dans l’accession au pouvoir de Franco. Il incarne un homme effrayant, qui aime faire peur, parle fort et veut faire passer ses idées coûte que coûte. Dans l’ombre, c’est pourtant ce mutilé qui va propulser Francisco Franco au commandement de l’Espagne.

Le propos porté par le film mérite que l’on y prête attention.

Au bout de l’attente, le discours final demeure le point clé.  Il appelle au vivre ensemble malgré les différences, parce que « tous sont Espagnoles ».

Mais le tout manque d’émotion.

Photo du film LETTRE À FRANCO

Après de longs mois de soutien au régime franquiste, c’est l’influence de son entourage pour lui rappeler l’homme qu’il était qui va faire basculer l’opinion de Miguel de Unamuno. ©Teresa Isasi

Au final, si LETTRE À FRANCO déçoit parce qu’il aurait pu être plus, il reste important pour comprendre une partie de l’histoire d’Espagne, comment un pays peut dériver vers le fascisme et le rôle que peuvent (et veulent) ou non jouer les intellectuels.

Marylou CZAPLICKI

Votre avis ?

LETTRE À FRANCO : la guerre d’Espagne dans la peau d'un écrivain contradictoire – Critique
Titre original :
Réalisation :
Scénario : Alejandro Amenabar,
Acteurs principaux : Karra Elejalde, Santi Prego, Eduard Fernandez
Date de sortie : 19 février
Durée : 1h47min
2.5Note finale
Avis des lecteurs 2 Avis

Laisser votre avis

Veuillez vous connecter pour commenter
avatar
  S’abonner  
Me notifier des