LION évite les pièges du mélodrame pur jus, quitte à placer l’émotion à des endroits inattendus, notamment chez les personnages secondaires. Complexe, en dépit de son apparence hollywoodienne.

L’histoire (vraie) : à 5 ans, Saroo se retrouve seul dans un train traversant l’Inde qui l’emmène malgré lui à des milliers de kilomètres de sa famille. Perdu, le petit garçon doit apprendre à survivre seul dans l’immense ville de Calcutta. Après des mois d’errance, il est recueilli dans un orphelinat et adopté par un couple d’Australiens.
25 ans plus tard, Saroo est devenu un véritable australien, mais commence à s’interroger sur ses origines indiennes. Armé de quelques rares souvenirs, il commence à parcourir des photos satellites sur Google Earth, dans l’espoir de reconnaître son village.
Mais peut-on imaginer retrouver une simple famille dans un pays d’un milliard d’habitants ?

Il suffit du coup de regarder la bande annonce pour s’en convaincre : LION, sera un bon gros mélo des familles ou ne sera pas.

C’est du coup très intéressant de voir comment se construit ici le mélodrame. Si LION respecte à la lettre les codes du genre (empathie avec le protagoniste, déracinement brutal, réadaptation à un nouvel environnement, épiphanie, voyage du retour et happy-end hardcore), c’est dans le temps, le sens et l’émotion émanant de chaque étape que le film se singularise.

La première partie du film nous présente ainsi les deux déracinements dont est victime le très jeune Saroo: d’abord, du microcosme familial, puis du macrocosme culturel. Pourtant, ces moments ne génèrent pas vraiment d’émotion chez nous car le film choisit de les montrer avec distance, conscrits comme dommages collatéraux inhérents à la misère sociale définissant l’Inde. Avant même de nous présenter son protagoniste, LION nous immerge dans un contexte où il semble impossible de s’extirper des concepts de déterminisme et d’inéluctabilité, et où toute erreur ou inadaptation – humaine, morale, physique, ou même administrative – est synonyme d’exclusion définitive. Saroo et ses “frères” se situent d’ailleurs dans ces cas: déracinement au mieux, mort au pire, folie entre les deux. Aucune place pour l’intime dans ces considérations, mais une réflexion en filigrane du portrait de quelques êtres, sur l’ambivalence de nos sociétés.
Peut-on conjuguer intérêts personnels et considération de l’Autre ? Qu’est-ce que le destin d’un individu par rapport à celui d’une population ? Quelle est la portée d’une action individuelle ? La pauvreté ou la richesse: sont-ce des considérations sociales, culturelles, morales, émotionnelles ? etc.

C’est en cherchant à formuler puis à répondre à ces questionnements existentiels, que Saroo, une fois adulte, débutera son propre voyage initiatique.

Photo de Lion

Saroo, comme une page blanche qui ne sait pas encore quand s’écrira sa propre histoire

 

Dans cette optique d’envisager la complexité du monde, LION encourage constamment à porter un regard contrasté sur ceux qui “aideront” Saroo. Une inconnue bienveillante, un jeune Yuppie indien, la patronne d’une école pour enfants à adopter, une famille d’accueil, une vie privilégiée qui ne lui était pas destinée… Chaque action positive présente ainsi un versant beaucoup plus pragmatique, parfois même capitaliste – toujours motivé par des intérêts personnels. Cette simulation de l’ambivalence de l’être humain rend persistant le vécu de chaque personnage (on rappelle cela dit qu’il s’agit d’une histoire vraie), et permet à ceux-ci de s’extirper des clichés du cinéma mélodramatique. C’est donc par ces personnages secondaires, que naîtra l’émotion;

Le personnage de Mantosh par exemple, le “frère”, un autre enfant indien adopté par le couple d’Australiens: Mantosh, contrairement à Saroo, semble être parfaitement conscient de son inadaptation au monde alentours et en devient fou, puis carrément marginal 25 ans plus tard. Son mal-être cause la dépression de Sue, leur mère adoptive à lui et Saroo. Et c’est lorsque Saroo se confrontera frontalement à cette question : “sommes-nous ici à notre place, Mantosh et moi ?” que se manifestera à lui l’absurdité de son existence, et de celle de son frère. Les regards de Dev Patel (Saroo) et Divian Ladwa (Mantosh) lors de ces épiphanies, sont extrêmement porteurs d’émotion. Il y a également cette scène où Sue explique à Saroo les raisons de son adoption, qui s’avèrent particulièrement touchantes car tout le poids dramatique du film repose sur cette prise de recul sur les actions passées – Nicole Kidman mériterait son Oscar uniquement pour cet instant.

Plus qu’un simple mélo prenant place dans un décor carte-postale, Lion touche juste.

L’émotion ne se trouve ainsi pas forcément aux passages attendus comme les fameuses séparations et retrouvailles, mais plutôt lorsque Saroo – montré comme un survivant passif ne cherchant pas à changer son destin mais simplement à occuper sagement la place qu’on lui a attribué – , parvient enfin à devenir plus que cette simple définition, et à envisager la complexité et la versatilité du monde qui l’entoure. Une étape de vie, entre insouciance adolescente et âge adulte synonyme de prise de responsabilités, à laquelle nous pouvons tous nous identifier: ce moment où l’on doit décider, en connaissance de cause, quelle place nous souhaitons occuper sur cette Terre. S’émanciper, découvrir d’autres formes d’amour, développer une personnalité, des obsessions, une carrière, découvrir l’immensité du monde et cetera. Saroo lui, devient notre héros parce qu’il gagne suffisamment en maturité pour devenir le héros de son histoire, et entamer son chemin vers la résilience. Il est celui qui comprend mieux que quiconque, l’importance d’un positionnement vis à vis du monde, et de se connaître soi-même – et par extension ses origines.

Avec LION, le voyage existentiel est bien plus intéressant que ne l’est la destination émotionnelle.

photo de Lion

Nicole Kidman, un peu overmaquillée mais très touchante

Nous soulignerons malgré tout quelques défauts (minimes si l’on s’attache aux qualités réflexives du film), comme celui de paraphraser par l’image certaines émotions, notamment celles liées aux souvenirs. L’intervention de Lucy (Rooney Mara), si elle se révélera importante d’un point de vue intime, est cinématographiquement assez ratée (romance clichée semblant imposée, dialogues mauvais). Aussi, l’impression d’un film sponsorisé par Google, tant le “climax” repose sur l’utilisation du moteur de recherche géographique de la société californienne. Enfin, ce que nous voyons comme un cheminement intérieur chez le protagoniste, pourrait également être appelé “remplissage”, selon l’humeur.

Nous retiendrons donc de LION un film évitant intelligemment les clichés – tant en termes de mélodrame que de représentation d’un pays exotique – , et où l’empathie tardive du protagoniste pour les beaux personnages secondaires sert pleinement l’émotion. En se focalisant sur ces points, et en contournant les repères du genre, LION parvient à nous provoquer une certaine réflexion, et même à nous toucher.

Georgeslechameau

Votre avis ?

[CRITIQUE] LION
Titre original : Lion
Réalisation : Garth Davis
Scénario : Luke Davies d'après l'oeuvre de Saroo Brierley
Acteurs principaux : Dev Patel, Rooney Mara, Nicole Kidman, David Wenham
Date de sortie : 22 février 2017
Durée : 1h58min
3.0Émouvant
Avis des lecteurs 29 Avis