Vietnam, Saïgon, 1951 : Mùi rentre au service d’une famille de la ville. L’occasion pour nous d’en rencontrer les membres, et plus particulièrement les femmes;

Premier long-métrage du réalisateur franco-vietnamien Tran Anh Hung, L’ODEUR DE LA PAPAYE VERTE est un film doté d’une sensibilité très particulière. Malgré toute la maestria technique du film, c’est en prenant le temps de filmer ou plus précisément d’observer et d’écouter de toutes petites choses, que Tran Anh Hung dresse ses délicats portraits. Portraits d’un quotidien vietnamien, d’individus, de femmes aux douleurs plus ou moins existentielles.

La mise en scène de l’observation repose sur: distance, immersion et fluidité. Tran Anh Hung filme en plans-séquence les déplacements des différents personnages dans cette vaste maison, sans jamais les perdre de vue ni rater leurs actions, mouvements ou expressions. Sauf que ces gens ne cherchent jamais à être devant la caméra, et n’hésitent pas à sortir du champ visuel théorique pour vaquer à leurs diverses occupations. Là éclate l’utilisation de cadres dans le cadre, la précision de la mise en scène et des déplacements de la caméra: les cloisons entre les différents espaces possèdent toujours ce moyen de voir au travers, barreaux, fenêtres & portes, grillages ou trous, et laissent toujours le moyen de voir ce qu’il se passe derrière… Ces moments ou les personnages sont (pensent-ils) seuls avec eux mêmes. Il y a par cette façon de filmer, une manière assez sensorielle de focaliser notre attention sur l’importance des détails.

L'info qui sert à rien
Nous expliquons ci-dessus la réussite du combo scénographie / chorégraphie dans L’ODEUR DE LA PAPAYE VERTE; cela s’explique par le fait que le film a été intégralement réalisé en studio, en banlieue parisienne. Les décors ayant été réalisés POUR les besoins du film, pas étonnant qu’ils soient si adaptés aux déplacements de la caméra et des personnages ! Le film a par ailleurs reçu la caméra d’or (la “palme” du meilleur premier film) au festival de Cannes 1993

Justement se focaliser sur les détails, c’est exactement ce que fait Mùi au quotidien;  qu’il s’agisse de ses tâches ménagères, de s’émerveiller devant la beauté du monde (plantes, insectes, éléments… hommes et femmes), ou de comprendre qui sont ses “maîtres” par ces quelques indices éparpillés ci ou là. Une photo, une boite, un vase, une prière, un comportement. Si d’un coté Tran Anh Hung observe à la limite du voyeurisme les membres de cette famille vietnamienne, de l’autre il créée presque subliminalement une forte empathie envers Mùi, habitée par le même but que nous : connaître ces gens.

“L’ODEUR DE LA PAPAYE VERTE, un cinéma de la stimulation par la sensibilité, comme on les aime !”

Si l’image nous immerge, elle ne fait que montrer et ne précise rien. Pour cela, il faudra écouter. Être attentifs au sons du quotidien (ville, plantes, insectes, éléments, musiques intra-diégétiques) nous indiquant, là encore sensoriellement, un état émotionnel chez l’être observé. Quiétude, angoisse, solitude, ou encore émois. Puis… Être attentifs aux dialogues. Dans un (long) premier temps, le dialogue sera fonctionnel, prodiguera des conseils concernant des tâches ménagères, des ordres, des formules de politesse. Puis, petit à petit, ils exprimeront les souhaits plus ou moins intérieurs des protagonistes. Enfin, des renseignements plus intimes sur les membres de la famille viendront expliciter ce que nous aurons déjà pris soin d’analyser, comme une récompense à notre assiduité au film

L’ODEUR DE LA PAPAYE VERTE est immédiatement singulier par cette mise en scène anti-spectaculaire, à la fois attentive, délicate, immersive et distante. Elle présente cette famille vietnamienne comme une bulle hors du temps, où aucune dimension sociale, menace, ou aspérité ne serait-ce qu’humaine, ne vient bouleverser un équilibre qui semble parfaitement établi. Mais aussi apaisant et hypnotique que cela soit, on ne peut s’empêcher d’attendre ces péripéties qui viendront créer un minimum de suspense et de dynamisme dans le récit. Intelligemment, Tran Anh Hung dissimule zones d’ombres, névroses et turpitudes dans le trivial, le non-dit et l’invisible – d’autant plus camouflés par le quotidien et les habitudes. C’est précisément là qu’il faudra intégrer cette routine étrangère (à l’instar de Mui), pour y dénicher plus précisément les dissonances, avant de reconstituer les portraits intimes des personnages. Un cinéma de la stimulation par la sensibilité, comme on les aime !

Photo du film L'ODEUR DE LA PAPAYE VERTE

Une fois l’intégralité des pistes intimes et émotionnelles déchiffrées, commence une seconde partie. Non pas que cela serait un “spoiler” d’en révéler les tenants et aboutissants, mais il y a un certain plaisir de la surprise à voir ce que TAH amène au cœur du récit. Certains personnages évoluent intérieurement, et modifient par conséquent la dynamique même du film. D’autres amènent une légère dimension sociale. D’autres encore, libèrent (enfin) leurs sentiments. Une dernière partie fascinante ou il ne s’agit ni de remettre en question le film, ni de mettre en pratique des leçons de vie, mais plutôt d’observer comment une personnalité et un destin se voient façonnés par une sensibilité au monde (émotionnel et physique) alentours.

Par le regard d’un personnage central mais pas protagoniste avec lequel nous nous identifions de façon directe ou plus sensorielle, nous apprenons à comprendre ces micro-événements et détails qui viendront soit bouleverser imperceptiblement une routine, soit éclairer subtilement sur les personnages: une certaine profondeur naît alors progressivement, chez les femmes de cette famille (car il s’agit définitivement une histoire de femmes).
Au vu du synopsis et de la bande annonce d’Éternité (sortie le 7 septembre 2016), on peut attendre de Tran Anh Hung qu’il s’attache à dépeindre de beaux et profonds portraits féminins par cette patience, ce détail et cette sensibilité qui le caractérisent. Malgré une forte proximité culturelle, peut-être serons nous surpris de retrouver ces choses si singulières qui nous ont tant bouleversé dans L’ODEUR DE LA PAPAYE VERTE.

Georgeslechameau

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L'odeur de la papaye verte

L’odeur de la papaye verte (★★★★★)
“Un cinéma de la stimulation par la sensibilité, comme on les aime !”

Cyclo

Cyclo (★★★★☆)
“Un cinéma social et ultra-immersif, un film plus masculin mais toujours sensible”
À la verticale de l'été
À la verticale de l’été (★★★★☆)
“Une cartographie du sentiment amoureux via les histoires, sensibles et délicates de trois couples”

I Come with the rain

I come with the rain (★★★☆☆)
“Un polar malade et fascinant, sublimé autant que ravagé par son attrait pour la mélancolie, la violence et la religion”

La ballade de l'impossible

La Balade de l’impossible (★★★☆☆)
“une adaptation très éloignée de son matériau original, où Tran Anh Hung poursuit sa démarche d’auteur cherchant la fulgurance et l’onirisme à partir d’un récit pourtant très concret – quitte à perdre le spectateur (ou lecteur) non averti “

éternité (2)

Éternité (★★★★☆)
Une fantastique adaptation du livre L’élégance des veuves d’Alice Ferney, dans la continuité du travail précédent effectué par Tran Anh Hung… Mais par extension un objet inaccessible à qui n’y serait pas sensible.

l'élégance des veuves (2)

L’élégance des veuves (★★★★☆)
“Tran Anh Hung et Alice Ferney partagent cet amour du portrait de femme, et cette aptitude à donner corps aux aspirations féminines”