L’histoire : par ses méthodes brutales et radicales Yoon Ji-wook est peut-être l’homme le plus craint et respecté, tant chez les gangsters que dans son propre corps de police. Il va toutefois et malgré lui, se retrouver mêlé à une machination entre deux frères gangsters, eux-mêmes en guerre avec instances policières et gouvernementales, chacun cherchant à asseoir par leurs petits stratagèmes vicieux, leur domination sur les autres. En parallèle, Yoon Ji-wook veut devenir une femme.

Donc oui :  est un polar coréen transgenre. POLAR. CORÉEN. TRANSGENRE. Explications.

POLAR – Tous les ingrédients d’un bon film d’action charismatique (bagarres chorégraphiées, fusillades stylisées) aux multiples pistes et sous-intrigues (twists et retwists) sont là, assurance d’un divertissement qui malgré les apparences, ne devrait laisser personne sur le carreau. Mais cela signifie paradoxalement que le récit du film restera très codifié, balisé et… en soi, peu orignal.

MAN ON HIGH HEELS perd ici, un peu en personnalité – son ton polardeux général n’étant que copie de copies, tant dans le genre coréen (Park Chan Wook, chez qui la tragédie prend source loin dans le passé) que dans le style asiatique, pour les scènes d’action (John Woo, Johnnie To). Puis il y a l’influence occidentale dirons-nous, dans cette quête de pouvoir très shakespearienne, ou dans cette ampleur & décadence d’une mafia, toute Scorsese-ienne. Malgré ces références un peu trop palpables, l’énergie assez fulgurante de MAN ON HIGH HEELS nous ramènera toujours au simple plaisir d’être le spectateur d’un excellent divertissement.

Puis si le film fonctionne si bien, c’est surtout parce qu’il imbrique avec une certaine masestria la composante polar à d’autres aspects. C’est d’ailleurs là qu’il trouve son propre ton, même s’il s’agit paradoxalement d’un trait finalement assez commun dans le cinéma coréen.

Photo du film MAN ON HIGH HEELS

COREEN – l’une des définitions du cinéma coréen, est qu’il peut justement être indéfinissable. Le mélange de tons au sein d’une même scène y est fantastique malgré son improbabilité, passant d’un comique burlesque, à, en un clin d’œil, de l’action pure et virile, puis virant mélodrame guimauvé, et pouvant terminer sur une fantastique noirceur ; ce genre de grand écart est récurrent dans le cinéma coréen, au sein d’une même scène puis par conséquent dans l’ensemble du long métrage, conférant à certains une aura vraiment particulière – Bong Joon-ho ou Park Chan Wook en sont peut-être les représentants les plus évidents, avec des titres comme Memories of Murder ou Old boy.

Cette définition du « cinéma coréen » correspond ainsi pleinement à MAN ON HIGH HEELS, au-delà bien sur, de la nationalité du film. Cela dit, si ce film et bien d’autres sont si réussis, ce n’est pas juste par volonté de mixer les genres, mais bien grâce à une gestion du dosage et du rythme adéquate. Dosage, gestion, et enfin maîtrise toutes proportions gardées, de chaque genre. Le cinéma coréen est ainsi un cinéma du timing. Timing du changement de ton, de rythme, de dynamique. MAN ON HIGH HEELS en est un nouvel exemple réussi, notamment à travers l’utilisation et le traitement de la thématique transgenre.

« Man On High Heels est un divertissement ultra-bourrin, porteur d’un message sur l’identité sexuelle et l’acceptation de soi. Un mélange de genre fantastique, mais finalement très coréen. »

TRANSGENRE – on aurait pu, en lisant le pitch, se dire que cette thématique serait traitée à la légère : que vient foutre le thème transgenre dans un polar ? Coréen en plus ? Mais justement, toute l’intelligence du film est de l’intégrer complètement à son histoire. Qu’il s’agisse du questionnement existentiel et identitaire du protagoniste, de l’immersion dans cette réalité coréenne, de sous-intrigues presque hitchcockiennes, ou de construire une nemesis à l’anti-héros, il ne s’agit jamais de prendre la thématique à la légère. JAMAIS. C’est peut-être la plus grande réussite du film, traiter d’identité et de rapport à l’autre, sans jugement ni prétention ou racolage mais plutôt avec une volonté de divertissement autant que d’éducation. Pour aller plus loin sur cette question, il s’agit d’un de ces très rares regards sur l’identité sexuelle qui ne cherche pas à la mettre en avant. Notre collègue Pierre en parlait dans son article sur l’homosexualité à l’écran : les films ou l’homosexualité n’est pas un moyen de revendiquer quelque chose sont très rares. Pourtant, n’est ce pas également un moyen certain de banaliser un sujet encore un peu tabou, que de ne pas le mettre en perspective ? Selon moi, MAN ON HIGH HEELS réussit parfaitement sur ce point. En ne cherchant jamais à contextualiser politiquement la sexualité de son héros, le film incite d’autant plus à réfléchir l’absurdité de la stigmatisation. Génial.

Photo du film MAN ON HIGH HEELS
MAN ON HIGH HEELS possède également d’autres qualités indépendantes des trois axes de lecture que nous avons retenus… Comme l’excellence des personnages secondaires, très travaillés et possédant tous leur propre sensibilité – touchante, même chez les bad guys.

Au final, l’une des caractéristiques du cinéma coréen c’est justement ce mélange de genres au sein d’un film, et plus précisément le mélange de tons au sein d’une même scène. En cela, on peut tout à fait imaginer un film aussi charismatique, mielleux, pathétique, esthétisant, crasse, drôle et romantique à la fois, mettant tous ces aspects au service d’un divertissement ultra-bourrin porteur d’un message sur l’identité sexuelle et l’acceptation de soi… Improbable ? Pourtant c’est exactement ce qu’est MAN ON HIGH HEELS. À part chez Almodovar, on a rarement vu mélange aussi réussi au cinéma.

Georgeslechameau
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MAN ON HIGH HEELS a été récompensé du grand prix et du prix de la critique au festival du film policier de Beaune édition 2016.
Chroniqué en partenariat avec CanalSat et 13èmerue.

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MAN ON HIGH HEELS – TEASER

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GeorgeslechameauLéa V Auteurs de commentaires récents
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Léa V
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J’ai beaucoup aimé ta critique! Je viens juste de terminer ce film, et je suis assez mitigée… Je trouve que la liaison entre le thème du « transgenre » et l’histoire policière est assez …branlante. Mais d’un autre côté, j’aime aussi la manière dont la thématique transgenre a été intégrée à l’histoire! Cela fait partie intégrante de l’identité du personnage principal, et cela donne un côté un peu fataliste au film : ce n’est pas le thème principal du film, cependant, on ne peut pas passer à côté, tant il influe sur les actions du personnage et le développement du reste de l’histoire… Bref, mitigée!

Cependant, je suis totalement d’accord avec toi sur le mélange de genres dans les films coréens. Dans Sans Pitié, je pouvais passer du rire aux larmes le temps d’une scène, et cela n’enlevait en rien sa crédibilité et légitimité au film! Magnifique!