Pour son premier long métrage film, MIRACLE, la réalisatrice lituanienne Egle Vertelyte évoque la fin de l’ère communiste dans son pays grâce au portrait attachant d’une femme.

On n’a pas souvent l’occasion de parler d’un film lituanien, surtout qu’il évoque l’histoire de la Lituanie. C’est chose faite avec MIRACLE. L’intrigue se situe en 1992, moment historique de la dislocation de l’Union Soviétique et du bloc de ses républiques socialistes, qui marque les débuts de l’indépendance de la Lituanie. Et quoi de mieux qu’un parallèle avec l’une de ses habitantes pour que le spectateur comprenne au mieux les coulisses et les enjeux de cette transformation? Autrement dit le passage d’une société et d’un système collectiviste à une plus grande liberté et un possible libéralisme. Mais apprendre le chacun pour soi après tant d’années de collectif forcé n’est pas si simple et un temps d’adaptation et d’apprentissage est nécessaire. C’est le choix de la réalisatrice Egle Mikulionyte, qui livre ici son premier long métrage. Et c’est plutôt réussi, notamment grâce au ton décalé et burlesque qu’elle s’emploie à donner aux situations assez dures que traverse l’héroïne.Photo du film MIRACLE
Irina (Egle Mikulionyte) dirige avec fermeté la ferme porcine collective, dont elle détient des parts, comme tous les habitants du village. Mais les porcs ne se vendent plus et les salariés ne sont plus payés. Irina est à l’image de l’environnement dans lequel elle évolue : gris, triste, froid et sans espoir. Les couleurs dominantes du film, tout comme celles des motifs des rares robes ou des canapés, renforcent cette impression de no man’s land rural, au fin fond d’un pays en crise. De nombreuses familles connaissent la misère et les hommes la noient dans l’alcool.

Cohabitant avec un mari saoul du matin au soir, Irina est une femme courageuse en mal d’enfant qui se noie, quant à elle, dans le travail. Fière de l’élevage paternel qu’elle voit pourtant péricliter, elle trouve plus de réconfort auprès de ses bêtes qu’auprès des gens, qui au mieux l’ignorent, au pire lui parlent mal. Tous vont à l’église, mais pas elle. Au passage, c’est d’ailleurs un vrai bonheur de recroiser Daniel Olbrychski (Le Tambour) qui interprète le prêtre dubitatif sur qui Irina pourra compter pour la soutenir à un moment délicat de sa vie.

MIRACLE dresse un beau portrait de femme solitaire, courageux et attachant dans un contexte historique assez méconnu.

Alors quand débarque Bernardas (Vyto Rugynis), symbole vivant de l’American Dream, c’est un véritable souffle de vie qui s’engouffre dans tout le village. En mémoire de ses parents, qui vivaient sur la terre où a été construite la ferme, Bernardas rachète la ferme et les parts de tous. Il devient le sauveur. Et on assiste à des scènes tantôt joyeuses, tantôt pathétiques, montrant les différentes façons dont les habitants utilisent leur argent frais. MIRACLE joue beaucoup et subtilement avec les contrastes entre l’étranger et les habitants. D’un côté le corps dégingandé de Bernardas, à l’image de son attitude très à l’aise et sans gêne caractéristique de ceux qui ont de l’argent, ont réussi et en impose naturellement.

Et de l’autre le corps rigide d’Irina, à l’image de son esprit et de son manque de confiance envers autrui. Le discours de Bernardas est porteur d’un nouveau style de management, que les villageois habitués au discours collectiviste boivent comme du petit lait. Car ce n’est pas tant le fonds du discours que la forme qui compte et l’enthousiasme qui l’accompagne. Ils sont fascinés par ce que leur renvoie cet homme qui représente le monde libre qu’ils attendent. Et la Cadillac rouge et imposante qui traverse à toute vitesse les champs et les terres du village, symbolise à elle seule cet espoir de renouveau. La réalisatrice a aussi eu la très bonne idée de poser sur ses images des ballades américaines, la même musique joyeuse que Emir Kusturica posait sur celles de ses films.

Photo du film MIRACLE
Tout comme la ferme va se transformer, Irina va aussi se transformer au contact de Bernardas. D’abord parce qu’elle l’accueille chez elle, que leurs corps se frôlent dans le petit appartement et qu’ils passent beaucoup de temps ensemble. Mais Irina a depuis trop longtemps délaissé sa féminité et ses sentiments au profit de son activité et de ses responsabilités au sein de la communauté. Il ne lui est pas si facile de voir un autre homme porter un regard sur elle ou d’accepter son mari jaloux de ce regard. D’autant que Bernardas se comporte de plus en plus comme un opportuniste qui a d’autres intentions dont Irina n’est pas dupe, elle qui a vu son monde s’effondrer. Le dernier quart de MIRACLE remet habilement les choses et les protagonistes à leur place, et apporte une autre dimension miraculeuse au film, voire une petite leçon de vie.

MIRACLE dresse au final un beau portrait de femme solitaire, courageux et attachant auquel un spectateur parvient sans mal à s’identifier. Car le choix du ton ironique et du prisme du regard naïf de l’héroïne rend heureusement le propos bien moins pesant que celui auquel on aurait pu s’attendre dans ce contexte historique particulier.

Sylvie-Noëlle

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MIRACLE, un choc des cultures entre Lituanie et Amérique - Critique
Titre original : Stebuklas
Réalisation : Egle Vertelyte
Scénario : Egle Vertelyte
Acteurs principaux : Eglé Mikulionyte, Vyto Rugynis, Daniel Olbrychski
Date de sortie : 9 mai 2018
Durée : 1h31 min
3.5Ironique
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