La ressortie en salle de VERA CRUZ est l’occasion rêvée de redécouvrir un western précurseur, pierre angulaire indispensable du genre mais aussi de se replonger dans l’œuvre d’un Robert Aldrich trop souvent oublié des cérémonies, qui inspirera pourtant des générations de réalisateurs… de Sergio Leone à Quentin Tarantino en passant par Sam Peckinpah.

Mexique, 1866. Benito Juárez mène une rébellion contre les troupes de l’empereur Maximilien (George Macready) qui, un peu agacé, engage Joe Erin (Burt Lancaster) et sa bande de brigands ainsi qu’un ancien officier de l’armée sudiste, Benjamin Trane (Gary Cooper) pour escorter la comtesse Marie Duvarre (Denise Darcel) jusqu’à Vera Cruz. Le décors est planté. Dans la poussière, les larmes et le sang. Sorti en 1954 et co-produit par Burt Lancaster, le cadre de la révolution mexicaine détonne à une époque où seuls Elia Kazan (Viva Zappata) et John Sturges (Les Sept Mercenaires) avaient réussis à rendre le contexte pertinent. Surtout, il permet à Robert Aldrich de fournir une filmographie déjà fascinante puisque VERA CRUZ succédait au western pro-indien (une rareté) Bronco Apache avec le même Lancaster au générique. Sur un traitement de Borden Chase (La Rivière Rouge, Winchester’73) et un scénario de Roland Kibee et James R. Webb (Apache, Cape Fear, les Cheyennes) largement réécrit à même le plateau de tournage, le film anticipe avec plus de dix d’avance la révolution du western spaghetti emmené par Sergio Leone (Pour une Poignée de Dollars, 1964)… une affaire qui sera loin d’être une coïncidence puisqu’entre temps ce dernier aura été le réalisateur seconde équipe pour le péplum Sodome et Gomorrhe (1962) réalisé par… Robert Aldrich.En prenant la mythologie du western classique, très americana, à bras le corps pour mieux l’essorer, Robert Aldrich propose un film visuellement impressionnant mais aux thématiques hors zones. Ici, la frontière entre les bons et les méchants a totalement disparue. Le cynisme, la cupidité, la trahison sont les ressorts d’une humanité plongée dans le tourbillon de l’Histoire dominée par le grisâtre d’une morale en décrépitude. Le réalisateur n’hésite pas à sortir l’artillerie lourde, avec une violence graphique plutôt rare à l’époque, qui préfigurait également le Sam Peckinpah de la Horde Sauvage et la purge du conservatisme établi. En constant équilibre, l’humour n’est pas absent non plus, ni le second degré. Ils donnent au film un semblant de série B plutôt détonnant vu le casting emmené par un Burt Lancaster en roue libre, dans le rôle d’un grand gaillard pistolero sans foi ni loi mais enjôleur au possible face à un Gary Cooper (choisi après le refus de Cary Grant) aux questionnements intérieurs toujours à vif, deux ans après Le Train Sifflera Trois Fois (Fred Zinnemann).

En privilégiant un bonne part d’improvisation, le film déploie une dynamique réjouissante qui rythme les intermèdes et les scènes d’action pétaradantes, comme l’attaque de la garnison. Les archétypes sont évidemment peints de façon plutôt traditionnels, le tueur sans morale est tout de noir vêtu, alors que face à lui se dresse un héros fatigué qui a enterré ses illusions, perdu tout espoir dans l’humanité… avant de retrouver la flamme au contact des rebelles. Le visage plus traditionnel du western peut alors ressurgir, et avec les traits de Gary Cooper, tout un pan de sa propre imagerie qui nous revient.

Film tout aussi corrosif dans son propos, Robert Aldrich renvoit dos à dos les politiques, la noblesse et les tueurs dans une forme de crapulerie et d’hypocrisie partagée. Avec ses ruptures de ton, sa liberté affirmée tant pendant la production que sur le tournage (merci au succès de Bronco Apache), la légèreté affichée malgré le charbon moral déployé, le réalisateur ciselait le Western comme il allait le faire pour le polar dès son film suivant, En Quatrième Vitesse. La galerie de portraits (Jack Elam, Charles Bronson, Ernest Borgnine) est renforcée par une caméra caractéristique de son style, avec un travail pointu sur les contre plongées et les gros plans exagérés qui deviendront une estampille à venir pour le genre revisité. Hormis le propos, ce qui étonne le plus demeure cette réalisation frondeuse, de grosse production (les centaines de figurants, les décors, la technique) avec un superscope rutilant photographié par la pâte de Ernest Laszlo (Stalag 17, Le Voyage Fantastique), un fidèle de Aldrich. Par ses diagonales splendides et oppressantes et un jeu de l’espace parfaitement maîtrisé, VERA CRUZ reste un film d’aventure majeur, une étape cruciale du genre, un Western à la fois moderne et désespéré.Robert Aldrich poursuivra par la suite sa brillante carrière et deviendra bien malgré lui un grand oublié des Oscars. Il attendra près de vingt ans pour collaborer une dernière fois avec Burt Lancaster sur le superbe Fureur Apache (1972) pour former avec VERA CRUZ et Bronco Apache, une trilogie incontournable. Mais ceci est une autre histoire…

Cyrille DELANLSSAYS

Votre avis ?
[RESSORTIE] VERA CRUZ
Titre original : Vera Cruz
Réalisation : Robert Aldrich
Scénario : Borden Chase, Roland Kibbee, James R. Webb
Acteurs principaux : Burt Lancaster, Gary Cooper
, Sara Montiel
Date de sortie : 1954
Durée : 1h34min
4.5Classique absolu
Avis des lecteurs 0 Avis

D'accord ? Pas d'accord ?

avatar
  S'abonner  
Notifications :