Tout juste sorti des épiquement saugrenus Saudade et Bangkog Nites, le japonais change de cap et se plonge dans le quotidien de deux moines bouddhistes. Objet insolite entre fiction et documentaire, est une improbable réussite pleine de vie et nourrie d’un ardent désir de cinéma.

Katsuya Tomita, avec la discrétion qui fera assurément de lui un cinéaste culte, s’est forgé en quelques films une identité tout autant rock et rebelle qu’elle reste fondamentalement mesurée, anti-spectaculaire et à fleur de peau. Peut-être est-ce la conséquence directe de la forme très brute de son esthétique (dont la moindre artificialité est si évidente qu’elle en devient un motif) desservant des thématiques sociales très engagées. Loin de tout archétype, qu’il s’agisse de rappeurs ou de moines, le cinéma de Tomita semble prendre pour point de départ une réflexion : la marginalité prend racine dans sa propre réalité – réalité qui est une parmi tant d’autres, et dont l’ensemble n’est autre que le chaos si tragique, et si loufoque à la fois, de notre univers.

TENZO fait suite à la fresque fleuve Bangkok Nites, objet filmique difficilement définissable dont il semblait, sur le papier, l’antithèse totale : une heure contre trois, le quotidien de moines bouddhistes contre la prostitution en Thaïlande, l’ambiance zen contre l’ambiance punk. Derrière deux quotidiens, pourtant, une idée de cinéma : quand il fait de la fiction, Tomita pense toujours au documentaire – quand il fait du documentaire, il ne semble pouvoir éviter la fiction. Lequel, de Bangkok Nites ou de TENZO, relève t-il le plus du documentaire ? La question est piège, la réponse semble évidente jusqu’à son genre officiel, mais TENZO, s’il suit en effet un véritable moine, en met en scène un deuxième, interprété par un acteur amateur. La suite (scène méta où l’équipe de tournage est elle-même filmée, dialogues en champs contre-champs, effets spéciaux façon fond vert bon marché) ne vient que brouiller les pistes : TENZO est un documentaire, TENZO est une fiction, TENZO est un film. La clé : l’interdépendence, ce sens profond du bouddhisme qui est le pivot du film de Tomita.

Photo du film TENZO
L’interdépendance de l’Homme et de la Nature, avec en son centre, chahuté par les mouvements du monde, l’être isolé, solitaire. Fukushima, d’un côté ; les blessures du Japon moderne, de l’autre. Un moine se bourre la gueule, un autre s’occupe de son fils – les aléas de la vie se mêlent aux aléas du monde, et pourtant jamais ne semblent se contredire les missions de ces guides religieux : aider son prochain, tout en n’oubliant pas sa propre humanité, sa propre (in)fortune.

Chapitré comme une éloge à la cuisine, TENZO y trouve certainement un miroir de sa propre pensée : l’ingrédient, le plat, la saveur et, au bout du compte, le goût. Si on avait encore besoin que Tomita nous surprenne, son dernier film est un rebondissement de plus : lui qu’on pensait plutôt branché hip-hop et culture urbaine underground livre un magnifique témoignage du bouddhisme moderne, et plus généralement de ce que c’est d’être religieux aujourd’hui, de vivre dans une époque, dans une société donnée, et de faire face aux mouvances de l’Histoire. Est-il encore possible d’être zen dans ce Japon devenu incontrolable ? Ne l’a-t-il d’ailleurs pas toujours été ? Peut-on encore croire en eux quand eux ne croient plus en nous ? Tomita, qui rend ici la norme marginale, semble adopter un nouveau virage : il ne se content plus de seulement relater, car il interfère. Son action, celle d’un auteur en terrain commandité, est celle de noyer la réalité : où s’arrête t-elle ? L’artificiel n’est-il pas l’œuvre d’un réel ?

Vivien

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TENZO, objet insolite entre fiction et documentaire - Critique
Titre original : Tenzo
Réalisation : Katsuya Tomita
Scénario : Katsuya Tomita,
Acteurs principaux : , ,
Date de sortie :
Durée : 1h03min
3.0Actuel
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