Alors que l’Académie des Oscars était encore une fois sous le feu des projecteurs pour son manque de diversité lors de sa 92e cérémonie, le réalisateur Thomas Donahue nous plonge dans le quotidien des actrices à Hollywood.

Depuis toujours, Hollywood a contribué à former la perception que le public se fait des femmes. La beauté de beaucoup d’entre elles est ainsi entrée dans la légende après avoir été immortalisée sur la pellicule. Néanmoins, derrière les feux des projecteurs, ce sont également les discriminations vécues par les femmes qui sont entrées avec elle dans l’Histoire. Ce sont ces inégalités qui sont au cœur du documentaire TOUT PEUT CHANGER, qui s’appuie sur de nombreux témoignages mais également des études universitaires afin de mettre en avant des années d’inégalité sociale. Au moment où le mouvement #MeToo semblait avoir redistribué les cartes en faveur des femmes à Hollywood, ce long-métrage prouve qu’il n’en est en réalité rien.

En 1991, à la sortie de Thelma & Louise, les foules s’étaient déchaînées envers ce film dans lequel elles voyaient une production néo-féministe dont les personnages féminins s’affranchissaient de leurs corvées domestiques. Comme le raconte , une grande majorité de la population américaine pensait alors que ce long-métrage allait changer le quotidien de beaucoup de femmes. Néanmoins malgré tous ces espoirs, Thelma & Louise n’a entraîné que très peu de changements concrets dans son sillage. C’est la raison pour laquelle une nouvelle vague d’optimisme a surgi lors de la sortie de Rebelle en 2012.

Premier co-réalisé par une femme et représentant une princesse indépendante, le dessin animé revendiquait la même émancipation que celle du duo de Susan Sarandon et Geena Davis en son temps. Le temps du « Un jour mon prince viendra » de Blanche-Neige semblait alors révolu. Mais cela ne fut encore qu’un feu de paille puisque rien ne semble avoir changé concernant la présence des femmes dans l’industrie du cinéma. Pour beaucoup, ce phénomène s’explique par le rareté de personnages similaires aux héroïnes précédemment citées puisque pour une femme indépendante, il y aura eu des dizaines de demoiselles en détresse. L’impact limité de la représentation des femmes à travers la culture cinématographique s’explique alors par une forme discrimination entre les personnages féminins et masculins. Photo du film TOUT PEUT CHANGER, ET SI LES FEMMES COMPTAIENT À HOLLYWOOD ?

Après ce premier constat, le documentaire a du mal à trouver son rythme. Alternant entre les témoignages et interviews d’illustres personnalités (, Geena Davis, Callie Khourie, , Rose McGowan, Julie Dash, Trace Ellis Ross…), TOUT PEUT CHANGER superpose cet éventail sur des extraits de films mettant en avant l’omniprésence du sexisme et de la misogynie au cinéma. Un phénomène qui est progressivement analysé et détaillé jusqu’au point où le documentaire se révèle comme étant un véritable cri du cœur au sujet de la place des femmes à Hollywood. Loin d’un simple coup de communication et de récupération capitaliste du mouvement #MeToo, le film interroge l’importance de la représentation et de la diversité au cinéma tout en accentuant la nécessité d’un changement. Un besoin d’autant plus nécessaire que ce traitement des femmes sur le grand écran n’est pas inhérent à l’industrie cinématographique.

Auparavant, les femmes n’étaient pas en marge des créations cinématographiques mais bien au cœur de la machine hollywoodienne. Pour preuve, la moitié des films sortis entre 1911 et 1925 étaient écrits par des femmes. Greta Garbo devenait en 1925 la star la mieux payé d’Hollywood après avoir négocié une augmentation de son salaire hebdomadaire de près de 1300%. À ses côtés : Lois Weber, Alice Guy-Blanché, Mary Pickford, Marie Dressler, Frances Marion… Des femmes, actrices et/ou réalisatrices, qui ont transformé l’histoire du cinéma avant que son industrie ne prenne possession de leur corps et de leur vie personnelle. Le documentaire évoque ainsi une époque durant laquelle l’Académie des Oscars a dû créer un prix du meilleur acteur uniquement par galanterie afin d’essayer de compenser l’omniprésence des actrices sur le grand écran.

« Si ceci est un monde d’hommes, Hollywood est une ville de femmes, une ville d’Amazones modernes dirigées par de belles et astucieuses femmes qui, de leur trône de glamour, déploient via celluloïd leurs standards aux quatre coins de la Terre. Professionnellement, financièrement, socialement, elles dominent Hollywood, et donc l’industrie du cinéma. » La Bataille des Sexes, Picture-Play

Néanmoins, quelques décennies plus tard, l’industrie avait déjà changé et les femmes n’étaient plus présentes à tous les niveaux de création. Auparavant un paradis où la liberté d’expression régnait en maître, Hollywood est rapidement devenue l’industrie que l’on connaît aujourd’hui. TOUT PEUT CHANGER revient ainsi sur un procès entre certaines réalisatrices et les sociétés de production auprès de la Commission pour l’Égalité des chances au travail (EEOC) car entre 1949 et 1979, seulement la moitié de 1% des projets étaient confiés à des femmes. « On avait un oscar, un fulbright, deux subventions d’AFI, deux emmys, mais au final, ce qu’il nous fallait était un pénis » confie une des femmes interviewées. En revenant sur les coulisses de cette affaire oubliée de tous, le documentaire dévoile les enjeux qui se cachent derrière les productions hollywoodiennes. Car si en presque 100 ans, une seule femme a remporté l’Oscar du meilleur réalisateur (Kathryn Bigelow), ce n’est que pour une question d’argent. Un constat sans appel mais également sans surprise.

Photo du film TOUT PEUT CHANGER, ET SI LES FEMMES COMPTAIENT À HOLLYWOOD ?

Mais au-delà de revenir sur les racines de la mauvaise représentation des femmes au cinéma, TOUT PEUT CHANGER s’intéresse à l’impact de ces images. Aujourd’hui, 80% des médias consommés dans le monde sont originaires des États-Unis, il est donc légitime de considérer qu’Hollywood est responsable de l’exportation d’une vision négative des femmes. Il suffit de se souvenir de la campagne publicitaire #CommeUneFille d’Always (2014) qui montrait l’impact que pouvait avoir certaines moqueries sur l’amour propre des jeunes filles. En faisant de l’expression « comme une fille » une insulte, on encourage non seulement le développement d’une masculinité toxique chez les garçons mais on leur enseigne également que les femmes sont des citoyennes de seconde classe qui ont moins de capacités, de compétences et de valeur qu’eux.

Que nous l’acceptions ou non, les médias influencent grandement la réalité et face à l’omniprésence des nouvelles technologies, il est nécessaire de souligner l’importance de la représentation des femmes dans la construction psychologique des jeunes filles. Si une enfant ne se voit pas dans les médias, elle va non seulement songer qu’elle n’est pas digne d’être vue mais qu’elle est également anormale parce qu’elle ne se retrouve pas dans le personnage à l’écran. D’où l’importance de la diversité et de l’inclusivité sur les écrans alors qu’aujourd’hui un personnage féminin a trois fois plus de chances d’avoir des vêtements sexualisants que son homologue masculin

« Le cinéma nous a dit non. Les femmes : on ne devrait pas s’y intéresser, les étudier. Leurs désirs, leurs souhaits, leurs besoins, leurs peurs. » Jessica Chastain

Pour beaucoup, la solution à ce problème se trouvait dans le test de Betchel qui met en évidence la sur-représentation des protagonistes masculins et la sous-représentation des personnages féminins. L’exercice repose sur trois critères : il doit y avoir au moins deux femmes nommées dans l’œuvre, qui parlent ensemble et qui parlent de quelque chose qui est sans rapport avec un homme. Au final, 53% des films écrits par des hommes entre 1995 et 2005 échouent au test en montrant des personnages féminins qui évoluent en orbite autour des hommes. Néanmoins, ce test reste illusoire quant à la représentation des femmes puisque certains longs-métrages à l’instar d’American Hustle le passe uniquement parce qu’il y a une discussion au sujet d’un vernis pour les ongles entre Amy Adams et Jennifer Lawrence.

Si un film passe le test c’est bien mais son contenu n’en est pas moins important, un film comme American Hustle n’aura pas le même impact qu’un film comme Les Femmes de l’ombre du point de vue de la représentation des femmes. Ainsi, en 2012, quand Rebelle et Hunger Games sont sortis, le nombre de filles faisant du tir à l’arc a augmenté de 105% aux États-Unis. Ce simple pourcentage confirme l’influence des médias sur la réalité mais souligne surtout que « If you don’t see it, you can’t be it » pour pasticher le slogan du Geena Davis Institute on Gender in Media. Il semble ainsi nécessaire d’encourager les femmes dans l’industrie du cinéma à tous les niveaux de création puisque leur placement est distinct tout simplement parce que leur regard est différent.

Photo du film TOUT PEUT CHANGER, ET SI LES FEMMES COMPTAIENT À HOLLYWOOD ?

Ce n’est pas un spoiler de dire que le documentaire se termine par un appel à l’acte visant directement les chefs de studio. En effet, comme le souligne Meryl Streep, « le progrès se fera quand les hommes prendront position. C’est la chevalerie du XXIe siècle ». Il s’agit aujourd’hui d’être pro-actif et d’insérer des femmes dans leur système jusqu’à corriger leur sous-représentation, jusqu’à ce que la parité devienne un mécanisme naturel. Mais à côté d’eux, ce sont aussi les femmes qui sont encouragées à se soutenir et à créer du contenu de qualité à l’instar de Shonda Rhimes ou encore de . Depuis La Revanche d’une blonde, l’actrice s’est investie dans des films mettant en avant des personnages féminins forts à travers sa société de production Hello Sunshine (Wild, Big Little Lies, Gone Girl, The Morning Show). TOUT PEUT CHANGER encourage donc la société dans son ensemble à agir pour faire évoluer les représentations au cinéma et notamment celle des femmes qui ne doivent plus hésiter à se créer leurs propres opportunités sans appréhension ni hésitation. Car comme qui dirait Cleo Madson, actrice et réalisatrice, « pourquoi [devraient-elles] être nerveuse ? [On a vu] des hommes avec moins de cerveaux [qu’elles] s’en tirer très bien ! »

Sarah Cerange

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TOUT PEUT CHANGER nous plonge dans les inégalités à Hollywood - Critique
Titre original : This Changes Everything
Réalisation :Tom Donahue
Acteurs principaux : Geena Davis, Meryl Streep, Reese Witherspoon, Jessica Chastain, , Shonda Rhimes
Date de sortie :
Durée : 97 min
4.0Engagée
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