TOUT, TOUT DE SUITE, le nouveau long-métrage de Richard Berry tiré du roman éponyme de Morgan Sportès, retrace la tragique affaire Ilan Halimi dix ans après les faits. Alexandre Arcady s’y était déjà essayé il y a deux ans avec 24 Jours, la vérité sur l’affaire Ilan Halimi mais avait choisi un angle d’approche très différent, plus sentimentaliste, davantage tourné vers le vécu et les souffrances endurées par la famille de la victime.

La version que nous propose Richard Berry est quant à elle dépouillée de toute mise en scène mélodramatique et n’a pas pour vocation d’être un film communautariste.
Pour réaliser un film crédible et impactant (et c’est le cas), Richard Berry adopte une démarche quasi documentaire, et cherche à s’introduire, caméra à l’épaule, dans le quotidien de jeunes de cités, puis au sein de ce gang pour le moins bancal durant les vingt-quatre jours de séquestration de la victime. Le réalisateur a ainsi opéré des choix de mise en scène et de réalisation sobres mais intelligents. L’écueil du voyeurisme ou de l’excès de violence physique qui auraient pu nuire à l’ensemble sont évités ; les scènes de torture nous sont rapportées à travers les interrogatoires des membres du gang.

Ayant eu accès au dossier d’instruction et aux rapports d’écoute, Richard Berry retranscrit véritablement les mots des agresseurs, ceux qu’ils ont échangés entre eux, mais également avec la famille de la victime. On découvre ainsi par leurs propres paroles, l’abyssale stupidité et la cruauté banalisée de ces gens. Le but étant de nous faire prendre conscience du fait que l’origine de cette violence est un dysfonctionnement flagrant de notre société –  le manque de culture et d’éducation de ces gamins – qui conduit à un racisme primaire et à l’accomplissement d’actes extrêmement graves sans qu’ils en mesurent la portée ou les risques. Un problème qui touche tout un chacun.

Photo du film TOUT, TOUT DE SUITE

La totalité des faits est ainsi retracée par flashbacks entrecoupés d’extraits d’interrogatoires. C’est assez long et réellement fourni, ça paraît parfois lent et on voudrait en finir… Mais c’est justement cela qui est pertinent car c’est que l’on prend la mesure du supplice enduré par Ilan Halimi. Alors que l’on trouve insupportables ces minutes qui s’égrainent à nous montrer le calvaire infligé à cet innocent, on réalise que c’est pendant 24 x 24 heures que ce dernier a subi cet enfer. On blêmit en prenant conscience de l’inacceptable éternité qu’a duré cette torture, pour lui comme pour sa famille. Le pire étant de découvrir les misérables motivations de l’acte : gagner de l’argent rapidement pour payer ses amendes RATP, emmener sa copine en vacances… Leurs actes touchent au niveau zéro de l’humanité. Il deviennent des êtres dépourvus de toute conscience morale qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et sont indifférents à la souffrance d’autrui…

On est ainsi choqués par leur volonté de tout obtenir dans l’immédiat, et ce par n’importe quel moyen, à n’importe quel prix, en occultant totalement les conséquences – d’où le titre du film- ils veulent TOUT, TOUT DE SUITE.

« Tout, tout de suite nous fait prendre conscience qu’au delà d’un racisme devenu malheureusement banal, cette affaire révèle un dysfonctionnement flagrant de notre société qui touche tout un chacun. »

A travers le déroulement désastreux des vingt-quatre jours de séquestration, TOUT, TOUT DE SUITE nous révèle que les ravisseurs n’avaient pas la capacité de raisonnement nécessaire à la réussite de l’opération dans laquelle ils s’étaient lancés. Même Fofana, qui semble assez malin pour avoir échappé à la police pendant tout ce temps, apparaît stupide d’avoir kidnappé un smicard pour obtenir 450 000 euros, sous prétexte qu’il est juif et que, par conséquent, sa famille ou sa communauté doit avoir les moyens de payer pour lui. Les juifs ont de l’argent, les juifs s’entraident, les juifs complotent… Évidemment. Mais aussi absurdes que les fantasmes et les actes de Fofana puissent paraître, il est indispensable de comprendre l’importance de son rôle dans cette histoire. C’est un “personnage” violent, antisémite, psychotique, cupide…. Mais tout de même suffisamment charismatique et manipulateur pour embrigader toute une équipe et lui transmettre ses idées. Sa (mauvaise) réputation le précède et lui permet d’être craint et suivi dans ses plans machiavéliques. C’est même lui qui donnera une aura bien plus religieuse à l’affaire en invoquant Allah par opportunisme lors de son arrestation,  justifiant ainsi sa propre inhumanité.

Cette affiliation soudaine à une cause religieuse soulève également d’autres questions: grâce à la retranscription des interrogatoires, on peut constater le nombre important de conversions à l’Islam parmi les ravisseurs. Ils expliquent ainsi aux inspecteurs que cette religion leur apporterait des réponses qu’ils ne trouvent pas ailleurs, qu’elle serait accueillante et chaleureuse… Le problème étant évidement la récupération qui en est faite par les radicaux qui manipulent aisément ces gamins en perdition en leur faisant miroiter n’importe quoi.

Photo du film TOUT, TOUT DE SUITE

Pour autant, Richard Berry ne justifie aucunement leur comportement. Il tente simplement de nous faire comprendre comment et pourquoi de telles choses peuvent arriver et nous indique que le problème dépasse le cadre de l’acte antisémite, même si cela compte et nous prouve que l’histoire se répète. A ce titre, en énumérant les sévices qui sont infligées à Ilan Halimi, on ne peut s’empêcher de penser qu’il a subi le même sort que les déportés : il a vécu la peur, la faim, le froid, la terreur, la barbarie, il a été rasé et brûlé vif… Une sorte de version contemporaine du nazisme émerge ainsi du comportement des agresseurs dans le fait de persécuter des juifs de cette façon et pour ce type de raisons. Ce parallélisme est d’ailleurs volontairement suggéré par le réalisateur, notamment dans la scène où la victime est agenouillée nue et rasée avant d’être exécutée.

Au final, TOUT, TOUT DE SUITE est un film réussi car il incite à la réflexion en insistant sur les graves problèmes de culture et d’éducation dans les banlieues, l’antisémitisme et autres terribles dérives qui en découlent. Force est malheureusement de constater que depuis lors la situation s’est aggravée. Que ces mêmes jeunes qui n’étaient motivés que par un désir de consommation se sont dotés d’une idéologie et prétendent désormais agir au nom d’une foi islamiste radicalisée. Que faute de mots à mettre sur leurs maux ils passent aux actes et que, juif ou non, tout le monde est concerné. Après avoir jeté un peu de discrédit sur la police qu’il montre tâtonnante et maladroite par endroits, Richard Berry tente cependant de nous rassurer un peu sur l’existence d’une justice en affichant les peines prononcées à l’encontre de tous ces complices de l’horreur. Mais cela reste insuffisant, car c’est bien révolté et consterné par tant de bêtise et de gâchis que l’on sort de ce film.

Stéphanie Ayache

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ESTANG
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ESTANG

Excellente critique, reste à dire que cette misère des quartiers reste la proie la plus facile pour l’Islam radical et fait le lit de la judeophobie. Après tout cette récupération des paumés de notre société était prévisible et il est tout aussi violent de continuer à ne rien faire que ces actes commis au nom d’Allah tous les jours. On sort de se film révolté, écoeuré et c’est en cela que le film contribue à la réflexion.. J’en suggère sa lecture dans les lycées, car son côté documentaire est parfaitement adapté et dénonce parfaitement la misère sociale dans laquelle nous vivons.

[CRITIQUE] TOUT, TOUT DE SUITE

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