Dire que le retour des frères Safdie derrière la caméra était attendu relève désormais de l’euphémisme.

Difficile d’oublier les visions nocturnes de Good Time (2017) et les péripéties dantesques vécues par Connie, cherchant à sauver son frère suite à un braquage avorté. Surprenant de par l’intensité qu’ils parvenaient à déployer en filmant des parias élevés au statut de héros le temps d’une nuit, le film illustrait surtout une capacité quasi-inédite dans le cinéma contemporain à voyager entre différents genres. De scènes où la violence était filmée sans artifice à des séquences burlesques où l’onirisme venait s’immiscer, les Safdie démontraient une capacité presque insolente à filmer avec la même aisance un trip sous acide ou une course poursuite dans un parc d’attraction.

UNCUT GEMS, nouvel opus sorti directement sur , présente un postulat de base s’accordant pleinement aux thématiques déjà abordées dans Good Time : la carrière d’Howard, joaillier éloquent trompant perpétuellement son monde, connaît un réel tournant lorsqu’il parvient à s’octroyer une opale dont la valeur s’élèverait à plus d’un million. S’ensuit alors une quête désespérée vers la consécration et la richesse pour Howard qui croisera entre autres Kévin Garnett ou the Weeknd.

La pierre comme fil conducteur

Dans cette épopée homérique délocalisée à échelle urbaine, Howard fait figure de point d’ancrage. Rares sont les plans où il n’est pas dans le champ et l’introduction apparaît dès lors comme une incantation prémonitoire : la transition faisant passer le spectateur des pierres précieuses constituant l’opale à l’intérieur du corps d’Howard établit dès la situation initiale un lien sacré entre le joaillier et la pierre. Rarement une ellipse n’aura été aussi significative et prémonitoire : l’union construite symboliquement trouve logiquement des continuités dans la narration. Lorsque Kévin Garnett, star de la NBA, rentre dans la boutique, un bouleversement s’opère : Howard, jusqu’ici conciliant et négociateur, se ferme progressivement et focalise toute son attention sur la pierre.

Photo du film UNCUT GEMS

Cette analogie entre l’homme et l’objet devient le fil conducteur du film et construira l’ensemble des péripéties : pour atteindre la stabilité recherchée, Howard participera à une odyssée dont les embûches permettront aux Safdie de démontrer toute l’étendue de leur talent. Cette capacité à naviguer entre différents genres sans tomber dans l’incohérence et la maladresse impressionne. Lors d’une séquence où Howard assiste au spectacle scolaire de sa fille, il remarque la présence de deux opposants et doit fuir. Rattrapé et torturé, il finira nu dans le coffre de sa voiture, son épouse constatant les dégâts, médusée.

Le transfert d’un genre à l’autre est radical : la chronique portant sur la famille juive américaine guidée par les valeurs du capitalisme s’efface au profit d’un miroir difforme et absurde. Alors qu’Howard se tient droit et affiche sa fierté au milieu des parents, il retrouve un état primaire et puéril, affaibli, payant les frais de son extravagance et de ses addictions. Il n’est d’ailleurs pas étonnant un peu plus tard de le voir asseoir son autorité sur son amante : Howard cherche à échapper à son statut d’éternel perdant en la laissant sur le trottoir. Il retourne à ses obsessions, dans sa boutique et le lien qu’il entretient avec la pierre prend encore une fois le dessus sur tout ce qui gravite autour de lui.

L’inéluctable fatalité

Dans Lancelot de Robert Bresson, les chevaliers gravitaient autour de la fenêtre, allégorie de la femme aimée et de l’amour : cet emplacement, mystique et inatteignable, devenait le centre d’attraction des héros de la table ronde, et le personnage éponyme y voyait une quête plus importante que celle du Graal. Surtout, chez Bresson, le mysticisme autour du lieu conférait au personnage des pouvoirs inattendus. La force morale de Lancelot et sa bravoure n’étaient guidées que par ce point d’ancrage, observé, jamais atteint. L’opale acquiert le même statut chez les Safdie qui tournent en dérision les miracles qu’elle crée : lorsque Garnett l’a en sa possession, ses statistiques dépassent l’entendement et les matchs auxquels assistent les personnages sur leurs écrans font presque basculer le film dans le fantastique. Les gros plans en vision subjective accompagnés des thèmes d’Oneothrix Point never renforcent l’idée que la pierre déploie comme chez Bresson des capacités hors-normes : Howard, dans un dernier geste désespéré, gagne son pari et finit, comme Lancelot chez Bresson, par tomber. Le rappel à l’ordre de la réalité face à l’imaginaire, la capacité à créer l’extraordinaire, est total : la loi du monde réel et violent est irrévocable face au spirituel et au rêve.

Photo du film UNCUT GEMS

@ A24films

Résurrection

Outre cet équilibre jubilatoire entre différentes thématiques, le film impressionne aussi par sa réalisation. L’étau se resserrant progressivement autour d’Howard jusqu’à la chute finale, les sons intradiégétiques vont accentuer cette impression. Lors de séquences où, dans sa boutique, le personnage est rattrapé par l’ensemble de ses problèmes, vont résonner autour de lui la sonnerie, le téléphone, les dialogues des clients ou encore le bruit strident de la porte. Le caractère anxiogène de ces situations dépassant même parfois l’entendement souligne la difficulté qu’a Howard à sortir des méandres dans lesquels il s’est enfoncé. Sa femme le méprise, le rapport paternel qu’il aurait dû entretenir avec ses enfants n’est plus : nombreuses sont les séquences où le bijoutier est mis à rude épreuve, morale puis physique. Si les chutes sont impressionnantes (le regard perçant de sa femme le repoussant restera longtemps dans les mémoires), la capacité du personnage à se relever l’est tout autant, qu’il soit jeté dans des fontaines publics ou mis face à son pire ennemi en pleine réunion familiale.

Photo du film UNCUT GEMS

@ A24films

Le jeu d’Adam Sandler, inédit dans ce registre, souligne la persévérance du personnage et sa capacité à rester obstiné dans n’importe quelle situation. Finalement, son effondrement peut aussi être perçu comme une libération face à l’adversité et ses antagonistes, trop nombreux et trop puissants. Le sourire qu’il arbore devient soudainement allégorique : il symbolise, tandis que la brutalité s’empare de la boutique, la victoire d’Howard qui a prouvé à ses détracteurs qu’il pouvait s’extraire de sables mouvants bien trop dangereux. C’est aussi la victoire du cinéma et de la croyance en la fiction véhiculée par Howard et Garnett tout au long du film, qui laisse penser dans un dernier élan fantaisiste, que la foi inébranlable en ses croyances est une nécessité face au manque de cohérence et de discernement de l’univers dans lequel ils évoluent.

La chronique urbaine traitée de la sorte rappelle certes des grands noms (on pense souvent au Scorsese d’After Hours) mais elle souligne surtout l’avènement d’un nouveau type de cinéma, à la fois léger et profond. En l’espace de quelques films, les Safdie ont créé leur propre style et semblent partis pour devenir les porte-paroles d’un nouveau type de cinéma, à la fois rythmé et exigeant, où l’esthétique et les partis pris visuels deviennent lourds de sens. Le rendez-vous pour participer à leur prochaine épopée urbaine est déjà acté.

Emeric Lavoine

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UNCUT GEMS, l'odyssée new-yorkaise - Critique
Titre original : Uncut Gens
Réalisation : Josh & Benny Safdie
Scénario : Ronald Bronstein, Josh & Benny Safdie
Acteurs principaux : Adam Sandler, Julia Fox, The Weekend, Idina Menzel
: 31 janvier
Durée : 2h15min
4.0épatant
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