Malgré une piste de réflexion intéressante et d’actualité, UNE FEMME DE TÊTE déçoit en abordant de façon superficielle des problématiques qui disparaissent sous tous les ingrédients classiques de la comédie romantique.

Tous les jours, le même réflexe. En voyant son reflet dans une vitrine, dans un miroir ou sur son rétroviseur, elle va se recoiffer et dompter quelques mèches rebelles. La relation qu’entretiennent les femmes avec leurs cheveux est unique et indescriptible. Elle peut sembler superficielle mais renvoie pourtant à de multiples réflexions sur la perception de l’esthétique, de la beauté, de la culture et surtout de l’indépendance des femmes. C’est notamment le sujet d’UNE FEMME DE TÊTE, le dernier film de Haifaa al-Mansour, réalisatrice de Wadja, le premier long métrage officiel produit par l’Arabie Saoudite qui a fait partie de la sélection des meilleurs films en langue étrangère aux Oscars 2014. Si le rapport à la beauté est un sujet délicat, il est encore plus complexe concernant la beauté des femmes noires qui vivent leur relation à leur cheveux à travers une grille de lecture historique et symbolique particulière.

Ainsi, dans UNE FEMME DE TÊTE, Violet (Sanaa Lathan) est une jeune femme à qui tout réussit, aussi bien professionnellement que personnellement. Mais le jour où elle reçoit un chiot à la place d’une demande en mariage, elle se rend compte que sa vie « parfaite » ne tient qu’à un cheveu… dans tous les sens du terme. À la suite de cet échec, elle décide donc de se transformer mais surtout de changer de coupe de cheveux. Le contrôle compulsif qu’elle exerçait sur cette dernière incarnait la maîtrise qu’elle avait sur sa vie. En se débarrassant de ses perruques, en arrêtant les lissages, elle se libère progressivement de la cage dans laquelle elle s’était elle-même enfermée depuis l’enfance.

Si Violet continue ses transformations, elle choisit également de fréquenter un autre homme, de se rapprocher de sa fille avant de retourner avec son ex-compagnon qui décide finalement d’épouser cette femme qui a tant changé. Mais cette dernière se rend compte qu’elle n’est plus la même et elle l’abandonne le soir de la répétition de mariage. Avec ces ingrédients classiques de la comédie romantique, UNE FEMME DE TÊTE aurait pu se réduire à ce scénario très limité et prévisible mais c’était sans compter sur son questionnement sur le rapport des femmes noires à leurs cheveux.Photo du film UNE FEMME DE TÊTEEn effet, le film avait fait couler beaucoup d’encre à cause de la scène de « big chop » face caméra dans la salle de bain. À ce moment, Violet décide de se raser entièrement la tête tout en fixant dans les yeux le spectateur, abattant le quatrième mur et lui faisant ressentir sa libération. Des siècles après Clément Marot et ses blasons qui réduisaient les femmes à une partie de leurs corps, celles-ci semblent tout de même se définir à travers leur coupe.

Ainsi, dans UNE FEMME DE TÊTE, un amant d’un soir de l’héroïne lui confie à un moment « Je me suis pas trompé sur toi. J’ai vu quel genre de nana t’étais rien qu’à tes cheveux. » La chevelure féminine semble ainsi être l’incarnation de la personnalité des femmes. Dans Coiffures : les cheveux dans la littérature et la culture française du XIXe siècle, Carol Rifelj rappelle la signification sociale et symbolique des cheveux à travers l’exemple de l’évolution des coiffures de Renée, l’héroïne de la Curée d’Émile Zola, qui traduit son parcours psychologique.Photo du film UNE FEMME DE TÊTEIl est de même pour Violet qui semble changer de personnalité dès qu’elle change de coupe de cheveux : audacieuse en blonde, perfectionniste avec des extensions ou encore libérée le crâne rasée. Les coiffures revêtent donc plus qu’une valeur esthétique et toute modification traduit son évolution psychologique : le blanchiment des cheveux évoque ainsi un bouleversement intense à l’instar de Barbara Bush à la mort de sa fille Pauline.

Si l’on retourne vers le cinéma et les séries télés, on peut également citer le changement de couleurs pour Carrie Bradshaw qui se fait abandonner devant l’autel dans Sex and the City, celui de Lexie Grey après sa rupture avec Marc Sloan dans Grey’s Anatomy ou encore les perruques d’Annalise Keating dans How to get away with murder. Dans une scène devenue iconique, Viola Davis se démaquille et enlève ses cheveux, telle une guerrière enlevant son armure et dévoilant sa vulnérabilité.

Dans How to Get Away With Murder, Annalise Keating porte en permanence des perruques lissés. Or le cheveu est porteur de culture et d’identité et le choix d’assumer ses cheveux au naturel est non seulement une revendication politique mais également un moyen d’accéder au bien-être.

Ainsi, dans Dear White People, les jeunes Afro-Américains militants d’une université américaine portent-ils toujours leurs cheveux au naturel sauf une, Coco Conners, qui porte un tissage et qui est la seule étudiante non engagée politiquement. En 2009, Chris Rock dénonçait déjà l’influence des standards de beauté blancs et leurs conséquences sur les femmes noires dans le docu-comédie Good Hair. Rokhaya Diallo expliquait récemment dans « Merci de respecter les cheveux des Noires et des Noirs » (Slate) que les caractéristiques des colons « civilisés » ont été associés au raffinement alors que ceux des colonisés sont devenus synonymes de laideur. L’esclavage a donc profondément bouleversé les standards de beauté et le rapport des Noirs à leurs cheveux puisqu’ils ont intériorisé cette conception péjorative de leur corps.

Ainsi, les cheveux de Coco dans Dear White People symbolise le rejet de ses origines modestes et sa volonté de grimper coûte que coûte l’échelle sociale. Mais cette ascension ne signifie pas toujours l’accès au bonheur. C’est suite à cette réflexion que le mouvement « nappy » (natural-happy) est né en faisant migrer le sujet du cheveu crépu de la revendication politique incarnée par Angela Davis au bien-être symbolisé ici par Violet dans UNE FEMME DE TÊTE.Photo du film UNE FEMME DE TÊTEAu final, UNE FEMME DE TÊTE aurait pu avoir l’opportunité d’aborder la toxicité du perfectionnisme, la question de l’héritage capillaire ou encore réécrire la beauté des cheveux africains. Pourtant, le film se réduit malheureusement à une comédie romantique encore faible du côté scénaristique. Il n’en est pas pour autant un mauvais film et reste un bon choix pour les après-midi de pluie et pour découvrir les enjeux qui peuvent exister derrière quelque chose en apparence aussi superficielle qu’une coupe de cheveux.

Sarah Cerange

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UNE FEMME DE TÊTE : un film qui ne tient qu’à un cheveu - Critique
Titre original : Nappily Ever After
Réalisation : Haifaa al-Mansour
Scénario : Adam Brooks
Acteurs principaux : Sanaa Lathan Enir Hudson, Lyriq Bent
Date de sortie : 21 septembre 2018
Durée : 1h38min
2.8Intéressant
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UNE FEMME DE TÊTE : un film qui ne tient qu’à un cheveu – Critique

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