Au bord d’une piscine de São Paulo, une femme presse un jeune garçon de se lancer à l’eau, en retour l’enfant demande à celle-ci de l’accompagner dans ses jeux aquatiques. Val () est gênée, elle peine à expliquer au jeune Fahbino qu’elle ne peut pas, sans lui dire ouvertement qu’elle n’a pas le droit.

Val est femme de ménage chez les riches parents de Fahbino, et certains plaisirs lui semblent interdits par un système de règles implicites. Nageant dans l’eau translucide que Val ne peut toucher, le petit Fahbino la regarde avec un amour inconditionnel. Val lui rend au centuple son affection, au point d’incarner l’instinct maternel, quand elle reçoit un appel d’une parente restée dans sa ville natale. Avec angoisse elle demande des nouvelles de sa fille, qu’elle n’a pas vu depuis plusieurs années. Cette dernière refuse de lui parler.

Dès les premières images, le film installe cette scène-miniature qui servira de modèle au reste de l’histoire pour se déployer autour de cette « seconde mère. » La grande force du film de Anna Muylaert réside dans un scénario qui avance d’abord librement, avant de ramener le moindre détail au thème central : comment être une mère sans être présente ?

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© Memento Films

La grande cohérence du propos conjugué à un sens du naturel conduit le spectateur à se réjouir d’un dénouement simple en apparence, mais intense émotionnellement.

Dix ans après cette introduction, Val s’occupe toujours de la même maison : ménage, repas et oreille attentive aux « problèmes » des riches personnes qui l’emploient. Sa surprise est totale lorsque sa fille débarque pour passer quelques jours en vue de préparer un concours d’entrée dans une faculté très difficile d’accès.

Val n’a pas de logement à elle, et doit se contenter d’une chambre de bonne chez ses employeurs. Obligée de cohabiter avec Val et ses patrons, la jeune Jessica (Camila Márdila), curieuse et rebelle, va plonger sa mère dans l’embarras et bousculer les règles de bienséance que la famille bourgeoise croit immuables. La réalisatrice brésilienne Anna Muylaert arrive alors à la fois à dresser un portrait des inégalités sociales de son pays, tout en gardant un regard bienveillant d’une mère sur son enfant, et des difficultés de communication entre ces deux générations.

La relation qu’entretient Jessica avec Val se trouve être le miroir de celle entre Fahbino devenu adolescent aux hormones en ébullition (Michel Joelsas) et sa propre mère, souvent absente à cause de son travail. L’affiche du film présentant Val enserrant Fahbino enfant traduit parfaitement le paradoxe d’une mère qui ne peut être présente pour élever son enfant, et des relations de substitution qui s’en suivent.

« Les relations complexes entre tous les personnages permettent d’éviter à Anna Muylaert de signer un film militant et donne à son œuvre une portée universelle. »

En transgressant les interdictions liées à sa classe, Jessica met à mal un système inégalitaire et archaïque. Cependant, la relation conflictuelle entre Fahbino et sa mère précise que le problème majeur de Val avec sa fille Jessica n’est pas une question de classe sociale, et se retrouve à tous les échelons de la société brésilienne, résumée par le microcosme de la maison. Les relations complexes entre tous les personnages permettent d’éviter à Anna Muylaert de signer un film militant, et donne à son oeuvre une portée universelle.

L’autre atout d’UNE SECONDE MÈRE est indéniablement la direction d’acteurs. Loin des clichés qu’on pourrait attendre d’une situation aussi contrastée (riches et pauvres dans un huis-clos, adolescent en chaleur face à une jeune femme libérée, etc.), les acteurs arrivent à donner à leur personnage plusieurs niveaux que l’on découvre au détour d’une intonation ou d’un geste cocasse.

La performance de Regina Casé qui interprète Val est bluffante et contribue grandement à l’immense sympathie qu’on éprouve pour son personnage. Les objets qu’elle empoigne comme les regards qu’elle lance traduisent une intelligence vive prisonnière d’un carcan mental et social. Le scénario comme la réalisation nous permettent d’observer les relations entre les personnages à travers des objets (un set de café) ou des espaces (la cuisine / la salle à manger).

© Memento Films

© Memento Films

Le parti pris de mise en scène d’Anna Muylaert fut donc d’insister sur des situations de la vie quotidienne filmées en très peu de plan larges, afin de laisser aux acteurs la plus grande liberté d’expression et de donner au spectateur le temps d’en appréhender toute la richesse. Sans verser dans la théâtralité et sans que l’on ne s’ennuie jamais, le dispositif de la réalisatrice brésilienne pourra perturber certains spectateurs habitués à un rythme plus soutenu du montage.

D’une manière pudique la réalisatrice se tient à distance de ses personnages, sans jugement de valeur sur leurs comportements, mais la performance des acteurs nous les rend tous accessibles.

Basé presque entièrement dans le microcosme de la maison bourgeoise des employeurs de Val, le film réussit à dessiner en creux le portrait du moderne, appelant à mettre fin aux stigmates sociaux de son pays pour panser les plaies des familles qui en ont soufferts. UNE SECONDE MÈRE montre avec malice que parfois la guérison peut être joyeuse.

@thomas_coispel

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INFORMATIONS

une seconde mère Affiche

Titre original : Que Horas ela Volta?
Réalisation : Anna Muylaert
Scénario : Anna Muylaert
Acteurs principaux : Regina Casé, Camila Márdila, Karine Teles, Lourenço Mutarelli, Michel Joelsas
Pays d’origine : Brésil
Sortie : 24 juin 2015
Durée : 1h54min
Distributeur : 
Synopsis : Val, femme de ménage dans une riche famille de São Paulo, accueille pour quelques jours sa fille Jessica, qu’elle n’a pas vu depuis 10 ans, afin qu’elle puisse passer un examen d’entrée à l’université. La jeune femme va déstabiliser l’ordre implicite de la maison bourgeoise. 

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