Premier film de la réalisatrice espagnole , sélectionné l’an dernier à San Sebastian et multi-nommé aux derniers Goya (notamment pour ses deux actrices), conte l’amour sourd et malmené d’une mère et d’une fille alors que cette dernière doit annoncer à l’autre son départ imminent du cocon familial. Cotonneux sans jamais être étouffant, un film d’une douceur rare qui trouve sa propre voix entre Ozu et Almodovar.

Combler l’espace d’une absence, c’est le point de départ de Viaje, qui commence sur la disparition, brutale, d’un père. Ici, un monde de femmes, et de femmes seulement – d’un côté, la mère (Lola Duenas), de l’autre, la fille (), et, entre elles, une chambre. Pour son premier long-métrage, Celia Rico Clavellino signe un film intime – pour elle et pour ses personnages – avec pour principal décor celui d’un appartement que l’on ne quittera quasiment jamais, pour justement mieux investir la relation douce et pourtant si tragique qui unit les deux protagonistes.

Une relation complexe, qui commence par la nature profondément tranchante de ce deuil : l’intrigue se situe alors que la phase d’acceptation arrive à sa fin, que les pleurs ont laissé leur place à un quotidien retrouvé. Seul fantôme qui demeure : un téléphone portable, celui du feu paternel, qui reçoit encore des coups de fil semblant venir d’une autre dimension.

La fille, elle, grandit – et il est venu le temps de partir. Sauf que se résoudre à l’annoncer à sa mère est une épreuve qu’elle n’a toujours pas eu le courage d’affronter : c’est là aussi, ce voyage intime, qui fait battre le cœur de Viaje – un non-dit que l’on transforme en tragédie imminente. Plus que le deuil (qui n’est au fond qu’un prétexte dramaturgique et sémantique, puisqu’il donne au sens de l’absence un poids bien plus écrasant), c’est là le vrai sujet de la réalisatrice : le départ de l’enfant, le morcellement du foyer, la fin d’un giron. C’est une situation propre à toute famille, à tout parent et à tout enfant. Clavellino évite cependant l’évidence du mélodrame, et retient les émotions et les dialogues dans une pudeur qu’on oserait presque dire Ozu-esque : il y a la même force donnée aux liens familiaux, la même unité de décor, le même amour pour un quotidien si simple et naïf qu’il en devient mélancolique.

Photo du film VIAJE
L’espace, dans Viaje, devient sentimental : vide, silencieux, il perd toute vie. Les murs blancs, bariolés de visages heureux, prennent une couleur inattendue qu’on nous menace de faire disparaître : le grand drame du film c’est la libération – autrement dit l’éloignement – et par conséquence l’isolement. L’espace est celui d’un corps qu’on vide, d’une solitude rampante envahissant silencieusement la maison d’une vie : celle où on a tout vécu, celle où on a tant rit, tant pleuré.

Viaje a la maturité d’un film-somme et la fraicheur d’un premier long. S’il manque quand même à Clavellino l’étincelle qui ferait passer l’essai personnel en un vrai grand film sentimental, on ne peut qu’applaudir la justesse de ses personnages, de leur construction – le tout dans un environnement qui, si on ne peut lui enlever sa nature fondamentalement symbolique, parvient à exister en tant que véritable lieu de cinéma. Mais au-delà de l’exercice de fond, deux révélations : Lola Duenas, d’un côté, dans l’un de se ses meilleurs rôles, et Anna Castillo, peut-être un peu dans l’ombre de la première, mais qui réussit l’impensable : exister dans l’ombre d’une composition aussi incroyable. Leur alchimie est en tout cas si hypnotique, si fusionnelle, si physique, qu’on aurait pu la penser chez Bergman.

Vivien

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VIAJE, femmes de chambre – Critique
Titre original :
Réalisation : Celia Rico Clavellino
Scénario : Celia Rico Clavellino
Acteurs principaux : , Anna Castillo,
Date de sortie : 2 octobre
Durée : 1h35min
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