Le postulat de base de THE WARRIORS est puissant et politique: le New York « futuriste » du film est présentée par… ses gangs. Il y aura donc les Jazzmen, les Mimes (oui, les mimes), les Orphelins (des latinos), les Skinheads, les Meufs, les Bonzes, les Rockeurs, les Salopettes, les Baseball-men… Bref: des dizaines et des dizaines de gangs qui, par leur diversité (ethnique, culturelle, physique, optique guerrière, etc) représentent le fameux melting-pot fondateur des États-Unis. Des centaines de gangs qui se rassemblent dans l’introduction du film, en un seul tout, une horde, comme une version New Yorkaise de celle d’Assaut (John Carpenter, 1976).
Le point commun entre eux tous, hormis leur jeunesse, est qu’ils sont des symboles vivants de l’inhérent retour de bâton d’une société sortant tout juste des trente glorieuses (THE WARRIORS date de 1979). Baby boom, croissance économique et plein emploi signifient maintenant: crises inévitables (pétrolière, logement…), immigration incontrôlable, chômage, ou misère. Une introduction sous forme de grand rictus à l’avenir. No Future.

The warriors

The warriors au grand complet

Pour en revenir au film, tous ces gangs ont chacun délégué 9 de leurs membres pour assister à un grand rassemblement situé dans un parc du Bronx (la ville-ghetto donc, au nord extrême de New York ). C’est ici que nous sont présentés les fameux Warriors du titre, gang sans réelle personnalité aux membres pluri-ethniques, arborant des motifs vaguement indiens, et portant des blousons en cuir bordeaux – le groupe qui par défaut, est celui auquel on peut le mieux s’identifier. Le rassemblement quant à lui, est un mélange de meeting politique et de Woodstock, et est animé par un leader religieusement charismatique: Cyrus. Celui-ci engage tous les gangs à se maintenir dans l’état actuel de trêve, et, dans l’unisson, à reprendre l’ascendant sur un futur qui s’annonce morose pour cette jeunesse, en formant un seul immense clan prêt à dominer la ville (Nous serons 60000 et il n’y a que 20000 policiers dans la ville. Vous pigez ??? »). Cyrus se fera néanmoins assassiner avant que ce projet beau mais dérangeant prenne vie, et ce meurtre sera imputé à tort aux Warriors. Le meurtre de Cyrus signe alors le véritable début du film, une course poursuite et une fuite en avant pour les 9 membres des Warriors. Ceux-ci doivent retourner « chez eux », à Coney Island (extrême sud de la ville, au sud de Brooklyn). Leur but: traverser l’immense et labyrinthique New York. Prêts ? Feu, C’EST PARTI !

« The Warriors est un puissant film d’action, qui cache une réflexion sociétale d’une profondeur folle, dans la lignée des Mad Max ! »

Déjà dès l’intro, il y a une puissance évocatrice folle à voir ces milliers de jeunes gens rassemblés en une unique voix commune – mais l’instant d’après complètement désorganisés et paniqués par la mort de leur chef. La police apparaît alors comme un grand pied anonyme piétinant sans aucune considération, une immense fourmilière. Ces images renvoient à de nombreuses choses passées et futures. Par exemple, comment ne pas voir une prémonition de la future politique de tolérance zéro de Rudolph Giuliani (1994-2001), qui transformera NY en la ville chaleureuse, bourgeoise et touristique que l’on connaît maintenant, repoussant par la même au pied de biche, la violence et l’insécurité aux confins de Manhattan ? Ou encore ces nombreux mouvement contestataires et politiques, coupés dans leurs envols par l’assassinat de leurs leaders, d’Abraham Lincoln à Martin Luther King en passant par JFK… Tout un pan de l’histoire des États Unis est résumé en cette intro, donnant encore plus de persistance à cette réalité, présentée comme alternative mais pourtant définitivement palpable. Même si ce puissant postulat ne sera pas exploité en tant que tel par la suite, il donne une consistance subliminale à la violence et aux situations du film.

Car violent, THE WARRIORS l’est. Non pas d’une violence graphique, mais plutôt désespérée parce que née d’un avenir subitement anihilé. La fameuse mixité rêvée en début de métrage disparaît au profit de l’individualisme, et voit chaque clan lutter pour son propre intérêt. Les Warriors pour leur survie, certains pour l’honneur, d’autres pour la récompense d’estime, d’autres encore par pur plaisir guerrier. Chaque clan, chaque rencontre, chaque rixe devient de ces points de vue, l’occasion d’une réflexion sur les valeurs américaines; qui de l’instinct de propriété, de l’american dream, de la diversité culturelle, de la ghettoïsation, du culte du corps ou de la réussite… et toutes les folies qui en découlent. Bref, en filigrane, le film est d’une sacrée profondeur, SI l’on prend le temps de s’y attarder.

Cela dit… La réflexion sociétale c’est bien beau, mais qu’en est-il du cinéma ?

The warriors

The warriors, « on the edge of revolution »

 nous avait déjà bluffé par la mise en scène de son Driver, il va un peu plus loin ici en faisant preuve d’une excellente réalisation. À la façon d’un Mad Max, Hill fusionne parfaitement rythme, action, furie de la mise en scène, direction artistique, musique (quoique ça dépende des goûts quand même) et histoire, avec pour seule ligne directrice l’idée de transmettre la tension inhérente au concept de chasse à l’homme, où chaque rencontre est un potentiel danger. Danger né du postulat de départ et de la consistance subliminale qu’il donne aux actions et réactions des personnages du film – danger prenant différentes apparences (ces « gangs of New York », leurs « looks »), différentes formes (ces « gangs of New York », leurs « méthodes ») – dangers exploitant tous une spécificité de la ville (rues, métros, parcs, toilettes, appartements…) – danger illustré audio-visuellement de moult manières. THE WARRIORS prend ainsi une allure homérique, dans le sens grec du terme, avec ses enjeux simples mais mis en perspectives par des monstres à la fois démesurés et humains, krakens, sirènes, demi-dieux et autres nemesis impitoyables, au coeur d’un territoire immense décidé à dévorer de pauvres marins perdus. L’intensité du film est indéniable, qu’il s’agisse de ses bastons (généralement à mains nues, parfois à l’arme blanche ou de poing, toujours chorégraphiées avec outrance), de ses courses poursuites à pied, ou de ses moments de répits qui n’en sont pas. Même les transitions et ellipses s’intègrent parfaitement au reste, Walter Hill les opérant en transformant l’action-live en cases de comics. En somme, le film est (aussi) un véritable coup de poing formel !

The Warriors

The Warriors on the beach

Nous éclate alors en pleine figure, une nouvelle (voir notre critique de Driver) filiation avec les Mad Max de George Miller. Attention: avec THE WARRIORS, on ne parle pas d’influences esthétiques ou scénaristiques d’un coté ou de l’autre, mais plutôt d’une vision commune du futur d’une société sur le déclin.
Une vision qui passe par l’extrapolation du présent, ses sociétés, ses turpitudes;
Une vision qui fait de l’humain un survivant, et où la survie motive l’action.
Une vision dont les motifs scénaristiques épurés (une course poursuite et une fuite en avant) masquent une profondeur folle, mais à déchiffrer,
Une profondeur qui passe par la réalisation (mise en scène, direction artistique, scénario épuré, histoire riche).
Une vision tellement percutante qu’elle laissera son empreinte sur l’inconscient collectif, voyant ses motifs repris ci, et là.

Et c’est finalement ça aussi, le vrai Cinéma.

THE WARRIORS sera visible durant leFestival Lumière, qui aura lieu du 8 au 16 octobre 2016, dans tous les cinémas du grand Lyon.
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