Amin : « C’était bien ton film ? Ça parlait de quoi ? »
Paul : « Ah oui ! C’était génial ! »
Amin : « À ce point ? Ça parlait de quoi alors ? »
Paul : « Ouais ouais, totalement. »
Amin : « Et donc ça parlait de quoi ? »
Paul : « De tout. De rien. C’est de l’absurde. Ce serait difficile de t’expliquer en quelques mots seulement. »
Amin : « Ben fais une critique alors. »

L’inspiration et la motivation sont souvent conséquentes. Jamais originelles. Argent, renommée, prostituées, drogues, je n’ai que faire de ces insignifiantes motivations. L’amour de mon prochain, sa progression intellectuelle, son aiguillage dans l’univers cinématographique, sont par contre miennes.

Behahaha comme c’est peu crédible. Et oui, savoir mentir passe aussi, plus que par la croyance, par la maitrise de la mise en forme.

Mes motivations enfin étalées au grand jour, tentons de nous recentrer sur la critique de WRONG COPS, nouvel objet de Quentin Dupieux. Enfin, si je restais aussi dispersé, il ne pourrait m’en vouloir. Je ne ferais que coller à la forme du film. Car ce qui choque et frappe, c’est la capacité inouïe du réalisateur à nous servir un bordel détonnant et fragmenté (partant dans tous les sens, puis revenant à son propos initial) mais à la fois parfaitement organisé et maitrisé. Au fil de ses films Mr. Oizo/Quentin Dupieux s’affirme, trouve et impose son style.

Les plans, les cadrages, les séquences et la photo nous font naviguer en terrain connu. Sa patte est désormais reconnaissable et, surtout, attendue. C’est en effet un véritable plaisir de retrouver une esthétique particulière mais totalement assumée, unique et maitrisée. Le talent de mise en scène de Quentin Dupieux s’étoffe et sa réalisation se fait alors encore plus précise et efficace. L’art qu’il est en train de mettre en place, ce bijou extraordinaire, est de plus en plus poli et s’approche alors de plus en plus de la perfection de son domaine. Rugueuse et douce, solide et souple, sa mise en scène de l’absurde devient aussi conceptuelle et travaillée que son propos.

Photo du film WRONG COPS

Si j’ai utilisé son pseudonyme « Mr. Oizo », ce n’était toujours pas sans but (Car mine de rien, j’essaye de construire mes critiques et de leur donner une fluidité transitionnelle palpable. Du moins, je l’espère.). Pour filer la description de cette force de mise en scène, il est impossible de ne pas évoquer la qualité de la bande son qui participe à l’élaboration matérielle du film. Artiste musicien connu sous ce nom, Mr. Oizo nous sert en effet une bande originale hallucinante, démente, unique, détonnante, surprenante, parfaitement adaptée à son oeuvre. Sans jamais dépareiller, la musique nous entraine le long de l’heure et demie du film et impose même son propre rythme. C’est au gré d’un diapason dissonant et primesautier que l’histoire se construit. Nous, simples spectateurs, nous subissons et tressaillons lorsque le rythme reprend. Et c’est bien.

Le film se construit donc autour de la musique. Mais pas seulement. Comme je le disais plus haut, on assiste à l’affirmation d’un style. À l’affirmation d’un réalisateur. Qui construit une fresque artistique par ses différentes créations. Et Quentin Dupieux s’en rend parfaitement compte. Et, le plus important, s’en amuse. Il sait en effet utiliser pleinement son propre héritage afin de livrer une oeuvre à la fois ovniesque et parfaitement connue. Il réalise l’ambivalence de créer quelque chose de nouveau, unique mais tout aussi attendu et donnant une impression confortable de déjà-vu. Il sacralise son propre style. Ce film est unique et sort des sentiers battus. Mais, pour un film de Quentin Dupieux, c’est juste un film normal dont on n’attendait pas moins.

Reconnaitre son propre talent et son don pour l’absurde sans passer pour un prétentieux est-il possible ? Oui. Et cela notamment grâce à l’utilisation de ses propres références de façon humoristique. Et surtout, légère. Un Chivers au générique, Jack Plotnick sortant son chien, une mère et sa fille regardant Rubber… Et que dire de cette scène finale ahurissante et réjouissante faisant intervenir une de ses musiques ? (Car oui, souvenez vous, on est parti de la musique pour bifurquer sur le style. Tout se recoupe !)

Continuons la transition en abordant alors l’humour. L’humour absurde strict est évidemment présent. Les fans seront ravis. Mais, est à noter dans ce nouveau film l’apparition d’un humour plus accessible. C’est comme si, une fois débarrassé du travail sec et chirurgical purement absurde (mais désormais assumé) qu’il avait fait précédemment, Quentin Dupieux s’autorisait à voguer vers d’autres contrées humoristiques. Ou du moins, moins théoriques. Toujours aussi ravageur, l’humour traversant le film est alors multiforme. Il y en a pour tous les publics. Mais je rassure les fans, on ne tombe tout de même pas dans le mainstream. On est plus dans l’optique d’un humour tellement adapté et pensé, qu’il ne peut que plaire.

« Quentin Dupieux nous livre son film à la fois le plus complexe et le plus accessible. »

Le réalisateur s’ouvre donc à d’autres formes mais son fond n’en reste pas moins inchangé. Le film est court mais sa portée philosophique est conséquente. Impossible de résumer en effet les thèmes abordés en aussi peu de temps que le long métrage dure. Le film nous laisse des réminiscences une fois vu : absurdité de la vie, immobilisme, normalité, pouvoir de la musique, loi, transgression des codes… Les thèmes sont vastes et multiples. Pas forcément tous abordés et étudiés. Le réalisateur laisse le soin au spectateur de se faire sa propre idée. Il plante simplement la graine dans nos cerveaux… Qualité ou défaut ? Fainéantise ou talent ?

Mais il laisse aussi le soin de nous implanter la réflexion par un casting hors du commun. Énorme sensation désormais bien connue : Marilyn Manson en adolescent renfermé (ses séquences composent originellement le premier fragment du film). En dehors de cela, que dire d’Eric Wareheim en obsédé ? Mark Burnham en dealer ? Steve Little en looser au passé douteux ? Il y a même Jon Lajoie ! Et mention spéciale à Eric Judor en borgne aspirant musicien évidemment ! En précisant que cela fait bizarre de l’entendre pour une fois parler en anglais sans faire le con. Aaahhhh « H », quelle bonne série fut-ce… Oui, c’était le quart d’heure nostalgie.

Et je me rends compte que j’ai fait long. Alors que je n’avais pas du tout prévu ça. Je me disperse encore une fois. Recentrons nous. En résumé pour conclure ? Pleinement conscient de son statut et de son travail, Quentin Dupieux nous livre son film à la fois le plus complexe et le plus accessible. Une oeuvre antithétique à sa hauteur donc.

CASTING
Titre original : Wrong Cops
Réalisation : Quentin dupieux
Scénario : Quentin Dupieux
Acteurs principaux : Mark Burnham, Eric Wareheim, Eric Judor, Steve Little, Marilyn Manson
Pays d’origine : France
Sortie : 19 Mars 2014
Durée : 1h25mn
Distributeur : UFO Distribution
Synopsis : Los Angeles 2014. Duke, un flic pourri et mélomane, deale de l’herbe et terrorise les passants. Ses collègues au commissariat: un obsédé sexuel, une flic maître chanteur, un chercheur de trésor au passé douteux, un borgne difforme se rêvant star de techno… Leur système fait de petites combines et de jeux d’influence se dérègle lorsque la dernière victime de Duke, un voisin laissé pour mort dans son coffre, se réveille.
BANDE-ANNONCE