XY CHELSEA est un documentaire passionnant qui revient sur les deux combats de Chelsea Manning : sa révélation des bavures en Irak et en Afghanistan, et sa transition alors qu’elle était en prison.

Qui se souvient, neuf ans après les faits, de Bradley Edward Manning ? Peut-être pas grand monde, si ce n’est que la divulgation à Wikileaks par cet analyste militaire de milliers de documents sur les bavures, mauvais traitements et tortures de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan a provoqué un vrai scandale, et pas seulement aux États-Unis. Les spectateurs français auront peut-être le vague souvenir que Manning a été condamné en 2013 à 35 ans de prison pour trahison. Mais ils se rappelleront plus vraisemblablement les choix de vie personnelle de Bradley Edward, qui s’est lancé dans un autre combat malgré la prison en Avril 2014. Celui de changer son nom en Chelsea Manning et d’obtenir l’année suivante, le droit de débuter un traitement hormonal pour initier sa transformation en femme. XY CHELSEA retrace donc le parcours hors du commun d’une sacrée personnalité.

Photo du film XY CHELSEA

XY CHELSEA commence au moment où les avocats et le comité de soutien de Chelsea apprennent, 3 jours avant l’investiture de Donald Trump en janvier 2017, que l’administration Obama commue exceptionnellement la peine de Chelsea à 8 ans et qu’elle va être libérée trois mois plus tard. Ce premier long métrage documentaire réalisé par est produit par Laura Poitras, qui a fait des sujets à propos des lanceurs d’alerte, sa marque de fabrique. Par ailleurs réalisatrice de Citizenfour, le documentaire oscarisé sur Edward Snowden, elle a aussi produit Risk -sorti sur - qui pointait déjà sa caméra sur la figure controversée de l’éditeur de WikiLeaks, Julian Assange. Car de WikiLeaks, et de Julian Assange, il est évidemment question dans XY CHELSEA. C’est même la quadrature du cercle virtueux.

Chelsea explique, sans se poser en victime ou en chevalier blanc, comment elle a choisi l’ONG à laquelle elle a fait parvenir les 250 000 câbles diplomatiques et les 500 000 documents militaires classifiés. Elle fait ainsi prendre conscience au spectateur empathique de sa bonne foi, alors qu’elle n’avait que 22 ans. Car en somme, la question à laquelle a répondu Chelsea, avec autant de courage que d’inconscience, est bien celle-ci : comment supporter sur ses épaules solitaires des actes auxquels elle-même participait et comment composer avec sa propre éthique ? Et cette question renvoie avec force et subtilité à notre propre conscience morale : qu’aurions-nous fait à sa place ?

XY CHELSEA dresse le portrait d’une femme courageuse et attachante, engagée dans des combats politiques qui parfois la dépassent mais qui donnent un sens à sa vie.

D’autant que Chelsea a payé cher sa décision, qu’elle ne regrette pas. Au travers de ses confidences recueillies par le réalisateur qui la suit pendant plusieurs mois, ou celles de ses amis, la jeune femme revient évidemment sur ce qu’elle a traversé. Notamment sur ses mois d’isolement dès la découverte des faits, dont la cruauté et l’inhumanité des traitements ont d’ailleurs été reconnus en 2012 par les Nations Unies. Malgré un parti pris tout à fait assumé de la part du réalisateur, parfois à la limite de la complaisance, le documentaire est montre très bien que Chelsea a dû faire preuve de tout autant de courage et de force de caractère après son incarcération. En décidant d’entamer sa transition en prison, elle a été obligée de côtoyer les détenus et les gardiens alors qu’elle devenait une femme, et a fait deux tentatives de suicide.

Photo du film XY CHELSEA

Et à sa libération, le documentaire montre Chelsea tantôt forte et pleine de projets et de vie, tantôt déboussolée et presque paranoïaque. On la suit dans ses tentatives presque désespérées de vouloir se sentir utile, de défendre des causes chères à son cœur en mettant à disposition sa notoriété, voire de faire campagne aux primaires démocrates du Sénat du Maryland. Mais comment Chelsea peut-elle entamer une nouvelle vie quand le passé ne peut pas être digéré et que tout le monde lui rappelle ce qu’elle a traversé? Quand elle symbolise une prise de position radicale qui lui a fait passer près d’un tiers de sa vie en prison ?

Malgré Twitter comme mode de communication, elle a un peu perdu les codes de la vie en société, qu’elle a quitté en tant qu’homme prisonnier et qu’elle retrouve en tant que femme libre. Il lui faut apprendre à combler un vide, à trouver sa place, à veiller à ne pas retomber trop vite dans l’arène publique, à se construire. Toujours est-il que Chelsea voit encore son destin lié à celui de Julian Assange, poursuivi depuis avril 2019 pour violation de la loi draconienne sur l’espionnage. Refusant de témoigner contre lui, elle est à nouveau incarcérée pour entrave à la bonne marche de la justice, risque 18 mois de prison et des amendes qui s’élèvent à plus de 400 000 dollars.

Malgré une mise en scène à l’américaine souvent impudique et trop expressive, XY CHELSEA mérite d’être vu. Car le film dresse le portrait d’une femme courageuse et attachante, engagée dans des combats politiques qui parfois la dépassent mais donnent un sens à sa vie. Et dont on ne sait pas ce qui est finalement le plus traumatisant dans ce contexte : avoir été considérée comme une traître à la nation ou avoir été au bout de sa quête d’identité?

Sylvie-Noëlle

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XY CHELSEA : héroïne des temps modernes
Titre original : XY Chelsea
Réalisation : Tim Travers Hawkins
Scénario : Marc Monroe, Tim Travers Hawkins, Enat Sidi, Andrea Scott
Date de sortie : 30 octobre 2019
Durée : 1h32 min
4.0Passionnant
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