& ont passé 25 jours en immersion au centre pénitentiaire des Baumettes de Marseille pour en sortir un documentaire saisissant sur l’enfer carcéral.

Dès l’ouverture du film, le dispositif rappelle inévitablement le cinéma de Raymond Depardon ne serait-ce que par son ambition de filmer l’individu face à l’institution. C’est à travers des séquences d’entretiens que l’on rencontre les premiers détenus et la force de leurs témoignages. À la mise en scène c’est la question du point du vue qui prime, celui qui épousera la parfaite distance pour laisser la parole s’épanouir.

Se sont des dialogues, parfois impossibles, qui se mettent en place entre les détenus et le personnel de la prison. Un rapport de force permanent entre deux polarités. Une opposition qui s’illustre dans les différents langages utilisés, celui du droit et du judiciaire pour l’un contre celui, plus rugueux et plus brutal, des prisonniers. Chacun joue son rôle, parfois jusqu’à la farce. C’est aussi deux France qui se font face, entre dominants et dominés pour rejouer une réalité sociale implacable.

Photo du film DES HOMMES

© Unité de production

Par sa seule présence la caméra ouvre une brèche au milieu de ce statu quo dans laquelle les prisonniers s’engouffrent avec connivence. C’est à travers des regards, des appels furtifs et répétés, que se met en place un second dialogue, celui-ci non-verbal, entre le spectateur pris à témoin et les détenus porteurs de leur histoire. Il semblerait que le désir des réalisateurs à aller chercher une réalité carcérale, rencontre de manière assez singulière celui des détenus à donner à voir la réalité de leur univers.

Ce qui frappe immédiatement dans ces moments de paroles, c’est la violence des mots et du langage qui reflète ainsi son omniprésence dans un quotidien terrifiant. La violence est partout dans le film sans pour autant apparaître à visage découvert, elle infuse par sa présence latente et tentaculaire. Elle est un état permanent, une condition qui maintient les détenus dans une angoisse persistante façonnant en profondeur les esprits et les corps.

La caméra entre ensuite dans l’intimité de la cellule, c’est le moment pour Alice Odiot et Jean-Robert Viallet de mettre en place un deuxième procédé de mise en scène. Les discours sont montés en off sur des images en plans fixes qui filment les détenus dans des postures introspectives. Un procédé qui produit plusieurs effets, d’abord esthétique et poétique, mais il permet d’introduire également une autre réalité carcérale, celle de l’ennui et de la solitude. Car l’enfermement n’est pas uniquement physique, il est aussi mental. La prison c’est un retour à l’intériorité, parfois jusqu’à l’errance psychique qui conduit bien souvent à la folie.

Photo du film DES HOMMES

© 2020 Unité de production

Néanmoins, quelques instants d’humanité pure peuvent aussi surgir dans l’intimité des cellules. C’est ce qu’ont cherché à capter les réalisateurs, à travers des moments de camaraderies, des parenthèses miraculeuses ou encore dans la gouaille marseillaise. De subreptices scintillements au milieu de la noirceur la plus épaisse. Une crasse pourtant bien visible à l’écran dans l’intolérable vétusté de la prison des Baumettes. Un délabrement manifeste comme parfaite métaphore du système carcéral français, à la fois impasse judiciaire et sociale.

Le film semble vouloir aborder ces questionnements avec humanisme. Quelle place voulons-nous donner à la prison dans nos sociétés ? À quoi sert-elle et comment penser la réhabilitation ? Des interrogations qui résonnent en filigrane dans les parcours de vie jalonnés de passages répétés en prison. Des itinéraires chaotiques qui bien souvent mettent en lumière l’échec des politiques sociales.

Photo du film DES HOMMES

© 2020 Unité de production

Quelques réticences tout de même à l’égard d’une esthétisation qui peut laisser perplexe. En effet Alice Odiot & Jean-Robert Viallet revendiquent leur volonté de créer une immersion cinématographique au moyen d’effets stylistiques marqués. Car si la prison est une réalité implacable, on pourrait reprocher aux réalisateurs d’y superposer leurs fantasmes cinégéniques. Même sans tomber dans une obsession belliqueuse pour un réel brut, il faut bien avouer qu’un tel procédé interroge par sa manière de façonner une couche de réalité supplémentaire convoquée par un imaginaire de cinéma.

A-t-on réellement besoin de transformer cette immersion au cœur de la prison des Baumettes en une expérience pop ? L’expérimentation montre là toutes ses limites, puisqu’elle nous ramène à notre position confortable de spectateur. Les pensées des prisonniers restent insondables et la caméra n’est pas plus qu’une fenêtre infranchissable aux barreaux invisibles.

Hadrien Salducci

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DES HOMMES, immersion au cœur de la prison des Baumettes - Critique
Titre original : Des Hommes
Réalisation : Alice Odiot & Jean-Robert Viallet
Date de sortie :
Durée : 1h23min
3.0saisissant
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