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Deux grandes œuvres du maître du cinéma japonais postmoderne, Takeshi Kitano, sont à nouveau rendues visibles en salle : Hana-Bi et Kids Return.

Après la ressortie heureuse en juillet 2016 de L’Eté de Kikujiro, le distributeur La Rabbia prolonge la redécouverte de l’oeuvre colossale de Takeshi Kitano en sortant le 9 août 2017 KIDS RETURN (1996) et HANA-BI (1997, un de ses trois plus grands films). Dans le prolongement, d’ores et déjà, la redécouverte du méconnu A SCENE A THE SEA (1991) est promise pour 2018 ! Pour cet été, deux oeuvres qui contemplent avec le grand sens plastique de son auteur la violence conjointe des policiers et des yakuza. Par deux fois, une entrée magistrale et ludique, simple et olympienne, triviale et spirituelle dans le cinéma de Kitanosan.Kids Return Takeshi Kitano

KIDS RETURN / KIZZU RITÂN (1996)

Si toute l’intrigue s’ouvre, se clôt et se concentre en grande partie sur l’amitié entre Masaru et  Shinji, trois autres jeunes hommes gravitent autour d’eux et brossent ensemble le portrait d’une jeunesse d’Osaka en perdition. Entre la boxe et le crime, le comique de scène et la vie nippone en entreprise, avec sa délicatesse coutumière, Kitano esquisse une galerie de personnages qu’on prend plaisir, comme chez un Hawks, à fréquenter et, au fil des revisions, à retrouver. 

Ce sixième long-métrage compte peut-être comme l’un des moins marquants de Kitano. Parce qu’il verse dans un néo-réalisme à courte vue plus que dans sa singulière poésie picturale en haïkus rompus, dont sont exemplaires A Scene at the SeaDolls ou Takeshis’. Minorité relative et proportionnelle à la grandeur de l’OEuvre. KIDS RETURN apparaît tout de même un grand film. Par ce qu’il dégage avec humilité et inspiration de nostalgie à l’égard de l’adolescence. Tout s’ouvre d’ailleurs sur du manzai : un couple de comiques. Forme de spectacle par lequel Kitano a commencé à 25 ans sous le nom des “Two Beats”. Remis alors en scène par ses soins à près de 50 ans. Souvenir en vidéo  :

Comme à son accoutumé, la musique participe avec parcimonie à l’atmosphère générale. En l’occurrence, son fidèle collaborateur Joe Hisaishi (également compositeur fidèle de Miyazaki), signe un thème à la fois nerveux et mélancolique, entre du shamisen rock et de la guitare électrique folk. Tous les affects qui traversent le film sont résumés dans cette composition : le regard de Kitano siège entre une juvénilité recouvrée et l’amertume étouffée des années perdues.

Résolument, devant KIDS RETURN, s’affirme un amour pour la boxe et un goût pour les laissés-pour-compte, les marginaux, les minorités. Cette accointance du hors champ se retrouve même dans l’angle du regard. A l’inverse d’un Takashi Miike qui, lorsqu’il fait un film de yakuza, décuple les forces du genre jusqu’à l’épuisement, Kitano soustrait les ressorts pour en atteindre l’épicentre. La forme du yakuza n’est presque qu’un prétexte, une figure parallèle de laquelle se déplace le cinéaste pour laisser épanouir l’humain. Et personne mieux que ce fils de yakuza ne peut réussir à en percer l’essence, comme Wakamatsu à ses débuts.

Kids Return Takeshi Kitano

HANA BI (1997)

Septième film de Kitano. Considéré très généralement et à juste titre comme l’une des œuvres cardinales de son auteur et l’un des films capitaux des années 90. Auréolé d’un Lion d’Or au Festival de Venise, ce “policier” mental et intime, majeur et secret est à la fois la réalisation d’un homme, d’un peintre, d’un acteur mais surtout d’un cinéaste au sommet de sa création.

Jouant d’allers-retours entre le présent et le passé, élaboré au détour d’une mémoire heurtée comme un film de Resnais ou de Kobayashi, ce chef-d’œuvre se déploie à travers la figure du policier Yoshitaka Nishi (joué par “Beat” Takeshi). Autour de lui, se cultivent avec épanouissement les figures de son épouse atteinte de leucémie et de son camarade rendu paraplégique suite à une bavure. Ce qui demeure de plus beau dans ce cinéma, souvent celui d’un survivant, hanté par la mort et travaillé par le deuil, c’est que devers une violence résurgentes résistent l’esprit de camaraderie, la joie insouciante de faire de la vie un terrain de jeu. Pour s’en convaincre, au-delà de ces deux ressorties accompagnées de celle L’Eté de Kikujiro, il suffit de revoir la fin aussi espiègle que tragique de Sonatine.HANA BI Takeshi KitanoLorsque Kitano tourne ces sixième et septième film, il est lui même le survivant d’un accident de moto qui a failli lui ôter la vie et l’a laissé paralysé d’une partie du visage. Le marquant de ce faciès singulier. La suite de son œuvre s’en trouvera marquée en profondeur. Ce prodige de réussir à accomplir un film qui signe la maturité d’un style tout en conservant l’innocence du regard, l’insouciance de l’expérimentation, la délicatesse de l’essai esthétique, c’est probablement ce qu’un artiste peut offrir de plus précieux, quel qu’il soit, quel que soit le moyen d’expression. Le cinéaste ne déclare d’ailleurs pas autre chose : « Je voudrais préserver indéfiniment ma sensibilité d’enfant. Aussi mature, aussi riche que je devienne, je veux rester intègre, fidèle à moi-même, à ma vérité. »

Il ne faut pas se tromper : HANA-BI n’est pas une création d’esthète pompier qui flirterait avec la complaisance. Il cultive, par ses jeux de rupture et son appétence pour l’ironie, une saveur singulière, souvent ludique, joyeuse. Kitano est keatonesque. Un Keaton mâtiné de tragédie, plongé dans la cruauté quasi-consubstantielle au cinéma japonais mais qui conserve son plaisir, avec un air de ne pas y toucher, pour le burlesque des corps.

Au devant des films de Takeshi Kitano, dont on peut revoir en salle 3 avatars cet été grâce à La Rabbia, peut aisément revenir au cinéphile initié comme au spectateur dilettante le mot de Hugo à propos de Shakespeare : “J’admire tout, comme une brute”.

Flavien Poncet

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