Dans l’immense filmographie de Sir Alfred Hitchcock, L’Ombre d’un doute (Shadow of a Doubt) était son petit préféré. Peut-être parce qu’il symbolise la quintessence de cette zone floue qui sépare le bien du mal, l’innocence de la culpabilité. Cet entre deux qui ne finira jamais d’obséder le maître du suspense.

Quand il entame la réalisation de L’OMBRE D’UN DOUTE, Alfred Hitchcock a déjà trente quatre longs-métrages à son actif dont cinq dans sa période américaine. Si le réalisateur cherche encore à s’imposer malgré quelques belles réussites (Rebecca, Correspondant 17, Soupçons) et notamment le très beau succès de La Cinquième Colonne (1942), c’est sur les conseils de Margaret McDonnell qui travaillait avec le tycoon David Selznick, que le projet se lance. Pour celui qui se plait à imaginer l’horreur ordinaire à portée de main, l’occasion est belle. Imaginez la petite Charlie (Teresa Wright), jeune femme un peu rebelle coincée à Santa Rosa, le genre de petite bourgade où les habitants se connaissent et laissent la porte ouverte sans se préoccuper de rien. La quiétude règne mais l’arrivée de l’Oncle Charlie (Joseph Cotten) pour qui la jeune femme déploie une admiration sans borne va changer la donne. Cette admiration tourne peu à peu à l’inquiétude quand le sourire figé du nouveau venu, et son charme indéniable, laisse pressentir un lourd secret. Et de fait, notre ami ne se contente pas de plaire aux dames riches, de préférence veuves…

L'OMBRE D'UN DOUTE

De ce point de départ classique mais idéal pour étaler sa batterie de vices et de tentations visqueuses, Hitchcock va s’amuser à égrainer les indices désignant le mal (un bout de journal, des extraits répétés de « La Veuve Joyeuse »), semer le trouble jusque la scène, mémorable, du dîner de famille pendant lequel ce cher Oncle se répand sur tout le mal qu’il pense des femmes et plus particulièrement des veuves riches. La caméra machiavélique se fait subjective, adopte le point de vue de la jeune Charlie, glisse lentement sur le visage de Joseph Cotten qui décrit ces femmes comme « horribles, grossières et fanées ». Lorsque sa nièce lui rétorque que ce sont des êtres humains, il lui réplique sèchement « le sont-elles vraiment ? ». Ambiance.

Cette séquence résume à elle seule la problématique du film. Le sous-jacent fascinant qui enveloppe le récit. De l’admiration d’une jeune femme pour un oncle dont l’humanité tressaute à la morale de l’histoire, nécessaire en 1943, mais paradoxalement ambiguë car Hitchcock détestait la facilité, tout confère à L’OMBRE D’UN DOUTE les artefacts de son cinéma équilibriste : son inévitable caméo, un sens de l’humour so british, des clins d’œil autobiographiques (la plupart des prénoms sont issus de sa propre famille), et le thème récurrent du mal, du danger tapi au cœur de la maison (The Lodger, Psychose, Rebecca). Mieux, en jouant avec le Code Hays qui censurait alors nombre de films et les contraignait à une représentation ultra allégée du sexe et de la violence, Hitchcock rejoignait quelques confrères malins (John Huston, Elia Kazan, Joseph Mankiewicks, Billy Wilder) pour s’avancer camouflé sur ces sujets. De l’impuissance sexuelle supposée du protagoniste pour expliquer ses crimes (l’image de la canne à la gare) à l’interdit incestueux pour une nièce en plein spleen post-adolescent et qui porte le même prénom que lui.

Tout le film devient alors pernicieux. Contaminé. La jeune femme passera de l’autre côté du miroir avec fracas. Alfred Hitchcock filme ces atermoiements avec gourmandise. Romantique exacerbé quand tonton s’amuse à passer une bague de fiançailles au doigt de sa nièce et d’une ahurissante mièvrerie pour la demande en mariage de Jack, le policier trop lisse et sans intérêt. Comme les deux faces d’une même pièce. Deux partenaires d’une danse macabre entre le bien et le mal. Encore.

Cyrille Delanlssays

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L'OMBRE D'UN DOUTE - EN SALLES LE 02/08/2017
Titre original : L'Ombre d'un Doute (Shadow of a Doubt)
Réalisation : Alfred Hitchcock
Scénario : Thornton Wilder, Sally Benson, Alma Reville, Gordon McDonell
Acteurs principaux : Joseph Cotten, Teresa Wright
Date de sortie : 1943
Durée : 1h48min
5.0Classique
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