En adaptant The Long Goodbye de Raymond Chandler, ce n’est pas tant le personnage de Philip Marlowe que vise Robert Altman, mais bien la métamorphose d’une Amérique qui perdait ses points de repères.

Après le triomphe de MASH (Palme d’Or à Cannes en 1970) et les échecs successifs de Brewter McCloud (1970), John McCabe (1971) et Images (1972), LE PRIVÉ était calibré pour changer la donne et lui permettre de rebondir enfin. Son échec en fera alors le parfait exemple de grand film incompris, réhabilité avec le temps au point de devenir un classique. Écrit par l’auteure de science-fiction Leigh Brackett (Rio Bravo, L’Empire Contre Attaque), cette nouvelle version de l’univers de Chandler nous offre un Marlowe has-been, dépassé, déphasé par son époque. Alors que la société subit de profonds changements sociaux (nous sommes aux débuts des années 70), le détective reste attaché à ses valeurs et à sa vieille guimbarde (une Lincoln Continental Convertible modèle 1948), comme un symbole.

Dégingandé quasi burlesque dans ce monde de fous, Elliott Gould est particulièrement savoureux (et cabotin), entouré d’une galerie de seconds rôle pas piquée des hannetons avec, excusez du peu, Sterling Hayden, Mark Rydell, David Carradine, Sally Field et même… Arnold Schwarzenegger ! Surtout, le film est un (nouveau) prétexte pour Altman de laisser libre cours à son esprit vachard, et dire tout le mal qu’il pense de l’Amérique contemporaine. De la débauche à la corruption, en passant par l’hypocrisie latente et la violence qui se répand comme un virus, le cinéaste patauge dans une intrigue alambiquée, prétexte à une mise en scène réglée comme du papier à musique. Un MacGuffin totalement assumé qui surfe sur un cynisme au vitriole, « marque de fabrique » du réalisateur.

Le Privé (Robert Altman, 1973) avec Elliott Gould

Elliott Gould dans Le Privé (Robert Altman, 1973)

Entre deux mouvements classieux de caméra, les “It’s okay with me” (« je m’en balance ») virevoltent dans cet univers d’étrangetés où le détective extirpé d’un autre temps (il fut notamment incarné par Humphrey Bogart, Dick Powell et Robert Montgomery) observe laconiquement les bons, les brutes et les truands de tous poils. Entre deux fumeroles de cannabis et quelques verres de Whisky, voici un Los Angeles rongé par ses propres miasmes et fantasmes. Pour autant, et malgré quelques excès de violence brute personnifiée par la scène de la bouteille de Coca, Robert Altman ne se départ jamais de son humour caustique légendaire. Baigné des ambiances éclairées par le grandissime Vilmos Zsigmond et la musique sinueuse de John Williams, LE PRIVÉ diffuse un spleen épatant, une douce mélancolie où la finitude d’une certaine mythologie idéaliste croise le regard d’un futur anesthésié, sous influence.

Sans être du calibre de ses plus grandes œuvres et des films chorals (Nashville, Un Mariage, Short Cuts, Prêt à Porter, Gosford Park, The Last Show) dont il se fera le maître, LE PRIVÉ reste un remarquable polar noir et hard boiled, baigné de lumière blanche, pétri d’intelligence et de ces excentricités qui confinaient au désenchantement de son auteur.

Cyrille Delanlssays

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Classique
Titre original : Le Privé (The Long Goodbye)
Réalisation : Robert Altman
Scénario : Leigh Brackett
Acteurs principaux : Elliott Gould, Sterling Hayden
Date de sortie : 1973
Durée : 1h52min
4.0Note finale
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LE PRIVÉ – En salles le 28/06/2017

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