La nouvelle ressortie (après celle de 2006) en une impeccable version restaurée permet de (re)découvrir une œuvre sensible, singulière, poétique qui a, en partie, renouvelé le genre désuet du biopic.

Depuis quelques années, nombreux sont les biopics qui sortent de la production cinématographique internationale. Rigoureux, ils sont soumis à des codes schématiques précis, pour accepter une temporalité calibré des événements présentés et racontés. REMBRANDT FECIT 1669 est, en quelque sorte, une exception. En prônant poésie et sensibilité exacerbée, le métrage sorti en 1977 cisèle délibérément les règles classiques du genre, pour en tirer un propos qui s’avère suffisamment adroit pour convaincre, sans mièvrerie aucune.Photo du film REMBRANDT FECIT 1669

Ce voyage intemporel dans les entrailles d’un maître s’ouvre sur une scène d’une maîtrise impressionnante. Un fondu enchaîné fait apparaître de dos le personnage joué de Rembrandt. Pendant ce temps là, la voix off à la tonalité rêche, dans la rude langue hollandaise, nous donne les clés informatives basiques. Puis, une fois le travelling arrière terminé et le nom du maître prononcé (séparé en deux parties ; « Rem-Brandt »), l’homme se retourne. Que voit-on alors ? Un croquis autobiographique de Rembrandt par Rembrandt, qui s’anime et nous scrute, l’air hagard. Le ton est donné. L’imperceptible frontière entre réel et imaginaire, entre visage et portrait, qui tissera élégamment le film, n’interroge pas tellement sur la splendeur des toiles, qui se soustraient aux personnages vivants. Mais plutôt sur le rapport viscéral qu’entretient l’un des plus grands peintres européens à son œuvre magistrale, consacrée essentiellement à la vérité, au-delà même du sensible.

Stelling, maîtrisant parfaitement l’ellipse, s’efforce à retracer le moins mécaniquement possible la vie d’un peintre hors-pairs. Son installation à l’automne 1631 dans la ville cosmopolite d’Amsterdam, son succès, ses amours, son goût de l’élite commerçante, son déclin, mais aussi et surtout ses déboires financiers : tout passe à la moulinette fantaisiste du réalisateur de L’aiguilleur, accompagnée de musiques du XVIIe siècle, minimalistes et intensément mélancoliques. Ce dernier décide aussi d’utiliser un découpage singulier, qui tend à rendre l’action surréaliste tant son irrégularité et son incohérence volontaire peuvent étonner, pour vaincre cette tyrannie de la narration classique – basée sur des flash-backs et des flashfowards millimétrés -, malheureusement trop fidèle au biopic.

Photo du film REMBRANDT FECIT 1669

« Rembrandt sait que la chair est de la boue dont la lumière fait de l’or ». Cette lucide analyse est signée Paul Valéry et témoigne de l’essence même de l’œuvre de Rembrandt. En effet, le puissant coloriste est un magicien inégalé de la luminosité, et un grand amoureux du clair-obscur. En utilisant ce procédé artistique comme composante dramatique principale de son film, Stelling copie Rembrandt pour nous suggérer l’indicible, l’inaudible : la vie intérieur et un message presque spirituel, présent dans les multiples scènes de baptêmes. C’est aussi une façon pour lui de montrer que même le peintre ne sort pas indemne de son travail stakhanoviste, qui a des répercutions psychologiques sur lui – il n’use presque jamais de la parole – ainsi que sur son entourage. Le metteur en scène, dont les recherches d’avant-tournage ont été, pour lui, fondamentales, excelle dans l’étalonnage, et dans l’art des nuances picturales pour signer une œuvre « à la Rembrandt ». Une œuvre qui tente de percer et de rendre vivaces les fléaux, les recoins et les secrets de l’âme humaine.

“Le film est, finalement, à l’image de Rembrandt: taiseux, inégal, inhérent à l’Art, et incroyablement créatif”

Aussi, le film est extrêmement économe. Dans ses dialogues, peu présents, certes, mais surtout dans sa capacité à faire part de sa resplendissante beauté. Il suffit seulement d’un plan, d’un mouvement, d’un geste, d’une phrase ou même d’un mot, pour capter une expression, une atmosphère, ou pour transcrire une émotion presque indicible, voir même invisible.

On se dit, finalement, que cet impressionnant tableau vivant est à l’image de l’artiste : taiseux, inégal, inhérent à l’Art, et profondément créatif.

Pablo Castillo

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REMBRANDT FECIT 1669 - En salles le 19/07/2017
Titre original : Rembrandt fecit 1669
Réalisation : Jos Stelling
Scénario : Jos Stelling, Will Hildebrand
Acteurs principaux : Frans Stelling, Ton de Koff, Haneke Van de Veld
Date de sortie : 19 juillet 2017 (ressortie)
Durée : 1h48min
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