À l’occasion de la sortie prochaine de La La Land, on vous parle aujourd’hui des PARAPLUIES DE CHERBOURG de Jacques Demy, l’une des inspirations de Damien Chazelle.

C’est le troisième long-métrage de Jacques Demy, après Lola et La Baie des Anges, mais c’est aussi son premier film musical. Selon les propres mots du réalisateur, il ne s’agit pas d’une comédie musicale à proprement dit, puisqu’il n’y a pas d’alternance entre les scènes parlées et les scènes chantées, et qu’il n’y a pas de numéros non plus. Chez Demy, la vie même devient fantaisie. C’est ainsi que fut inscrit sur l’affiche : « un film en-chanté ». A sa sortie en 1964, LES PARAPLUIES DE CHERBOURG rencontre un grand succès tant public que critique, et se voit couronné de la Palme d’Or à Cannes la même année.
Il s’agit également d’un des premiers rôles marquants de la jeune Catherine Deneuve, qui collaborera à nouveau avec Demy dans Les Demoiselles de Rochefort en 1967, dans Peau d’Âne en 1970 et dans L’Événement le plus important depuis que l’Homme a marché sur la Lune en 1972.

LES PARAPLUIES DE CHERBOURG est divisé en trois parties distinctes : le départ, l’absence et le retour. La scène dont nous allons parler constitue la fin de la première partie, qui se trouve en fait à la moitié du film. Geneviève (Catherine Deneuve) et Guy (Nino Castelnuovo) sont deux jeunes amoureux transis. Malheureusement, Guy est appelé pour faire son service militaire en Algérie. Catherine accompagne Guy à la gare le temps de 5 plans, deux minutes trente et une chanson.

 

Les deux premiers plans sont généraux et permettent ainsi de situer l’action : il s’agit bien de la gare. L’endroit n’est pas anodin. La gare est le lieu de prédilection des adieux dans les mélodrames, et se trouve donc chargé d’une capacité évocatrice forte. LES PARAPLUIES DE CHERBOURG respecte ainsi les canons du genre.

Ces plans sont vides ou presque : on aperçoit les silhouettes de deux marins accoudés à une barrière, puis celles d’un cycliste, d’une jeune femme et d’une famille. Là encore, elles ne sont pas là par hasard. D’abord, les deux marins, deux hommes, sont seuls : leur service les éloigne de tout, et on pourrait penser que la permission qui leur est accordée n’est qu’une courte tentative de trouver une femme (à l’instar de Maxence dans Les Demoiselles de Rochefort), tentative manifestement ratée puisqu’ils sont visiblement bredouilles, et peut-être sur le point de repartir.

De même, la femme au manteau quitte la gare, imitée par le cycliste. Si l’on regarde attentivement, on remarque qu’elle se tourne vers les trois autres silhouettes restées à la gare, comme pour leur jeter un dernier regard. Parmi les trois se trouvent au moins deux enfants. La femme qui est en fait la mère se détourne rapidement, et Jacques Demy achève de démontrer que la gare est le lieu d’abandon et de déchirement des êtres par excellence. Au niveau du son, on entend principalement le sifflet des contrôleurs de quai : en plus de réveiller l’attention du spectateur pour une scène cruciale, ils sonnent l’inéluctabilité du départ, comme s’il disait à lui tout seul : « le moment est venu ».

La scène commence véritablement sur le plan suivant, avec le départ de la musique magnifique de Michel Legrand, ici le motif principal des amoureux que l’on entendait lors du générique. Le plan est d’ensemble, on remarque au centre du cadre le couple de Geneviève et Guy entrelacés, assis à une table. Non loin d’eux, un marin, seul, et un couple à priori plus âgé. L’histoire de Geneviève et Guy semble finalement dérisoire, comme si ce n’était pas important.

Le décor, banal, enferme cette histoire d’amour belle et triste dans une réalité sans éclat. Mais leur émotion les autorise peut-être à ce que l’on s’intéresse à eux, et Demy se rapproche dans un quatrième plan. Il les isole du monde, et c’est à peine si l’on aperçoit le torchon de la serveuse en arrière-plan au moment où ils entament les premières paroles. Geneviève a déjà les larmes aux yeux et semble au bord du désespoir. Les deux amoureux se manifestent une tendresse extrême, faite de délicates caresses. Mais la répétition de ces gestes témoigne du besoin qu’ils ont l’un de l’autre, un besoin presque compulsif.

Regardons maintenant de plus près la première partie des paroles :

Elle : Mon amour, je t’attendrai toute ma vie
Lui : Je ne penserai qu’à toi
Elle : Reste, ne pars pas, je t’en supplie
Lui : Ne me regarde pas
Elle : Reste, mon amour, ce n’est pas encore l’heure
Lui : Je m’éloigne de toi, ne me regarde pas
Elle : Je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas

Au beau milieu de ce café tout ce qu’il y a de plus banal, ces déclarations aussi belles qu’absolues (« je t’attendrai toute ma vie » et « je ne penserai qu’à toi ») transforment ce lieu misérable en un théâtre d’adieux déchirants. On trouve là tout un vocabulaire pathétique faisant appel à la négation de l’échéance (« ce n’est pas encore l’heure »), à la supplication amoureuse (« je t’en supplie »), et enfin à l’impuissance des êtres, lorsqu’elle finit par répéter qu’elle ne peut pas le laisser partir. Les phrases se suivent, d’abord prononcées par elle puis par lui, parfois même elles se mêlent en un sublime duo amoureux. Malgré leur union et leurs accords, on remarque déjà une différence entre les deux : Geneviève est beaucoup plus dans la douleur et le refus de voir partir son aimé, alors que lui est plus froid et accepte son départ. Accomplissant ainsi son devoir, il lui demande de détourner le regard à deux reprises, pour essayer d’écourter leur déchirement. Seulement, lui non plus ne cesse de la regarder.
La caméra accompagne cet éloignement impulsé par Guy. D’abord lorsqu’il se lève et renforce la position suppliante de Geneviève, la caméra recule, non seulement pour garder à l’écran les deux personnages mais en même temps, cela met en évidence le vide qui les sépare, et qui ne va cesser de s’agrandir. Derrière Guy se trouve la porte par laquelle on aperçoit le quai de la gare, le train et donc son départ. A ce moment, un détail sublime : la fumée du train ne cesse de remplir cette fenêtre, accompagné de la fumée de cigarette du marin. Déjà Guy n’est plus qu’un souvenir, voué à s’en aller avec le vent.

photo du film : les parapluies de cherbourg

“Je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas”

Lorsque l’éloignement de Guy et de Geneviève est à son maximum, elle ne peut le supporter, et elle court pour combler ce vide entre eux et profiter des derniers instants qu’il leur reste. Ensemble, ils franchissent le pas de la porte. La musique entre-temps à pris de l’importance et de la puissance mélodramatique : le thème principal qui revient en boucle est passé de simple vents, à un ensemble de cordes et de bois. Lorsque les amoureux sortent sur le quai, elle retentit avec plus de force et donne du relief au paroles : les instruments sont en fait la voix des personnages.

On en arrive maintenant au cinquième et dernier plan, celui qui a motivé toute cette analyse. Guy et Geneviève sont au centre de l’image, unis, marchant sur le quai vers la caméra qui effectue un travelling arrière. La caméra unit le couple et les accompagne : aucune distance entre eux mais la caméra, elle, déjà s’en va. Remarquons qu’il y a sur le quai de la gare d’autres couples, d’autres familles déchirées, mais à ce moment-là, plus rien ne compte que Guy et Geneviève qui se déclament le plus simplement leur amour nu sur ces mots :

Lui : Mon amour
Elle : Je t’aime
Lui : Mon amour
Elle : Je t’aime, je t’aime
Lui : Mon amour
Elle : Je t’aime, je t’aime, je t’aime

La répétition des paroles peut paraître un peu simple, elle est primordiale. D’abord, là où tout à l’heure les sentiments se manifestaient par la négation et l’impuissance, elle est ici la plus nue possible, la plus vraie, mais aussi la plus délicate et la plus fragile. Et déjà, on aperçoit une différence entre les deux. Outre le fait qu’ils ne se disent pas la même chose, lui ne prononce qu’une seule phrase à chaque fois, renvoyant là encore à son apparente froideur, tandis qu’elle dit « je t’aime » d’abord une, puis deux, puis trois fois, comme si le dire une fois de plus avait plus de force et pouvait le retenir. C’est surtout ici à l’effondrement de Geneviève que l’on assiste.

photo du film : les parapluies de cherbourg

Le point de rupture se trouve ici sur le 5ème photogramme : Guy et Geneviève s’éloignent l’un de l’autre, définitivement.

La caméra, elle, renferme le secret du sentiment. Lorsque Guy monte à bord du train, il part, mais pourtant Geneviève le suit, et il sont là encore le plus proche possible. La caméra continue son travelling arrière et pourtant ils ne sont pas encore séparés. La véritable séparation apparaît juste après : Geneviève se fige sur le quai, Guy et le train s’éloignent, la caméra aussi. Le travelling arrière nous faisait sentir le déchirement sans qu’il ne se concrétise, c’est maintenant chose faite. Le vide alors s’ouvre entre les deux personnages, et cette fois Geneviève ne peut rien faire pour l’en empêcher. Elle se retrouve éloigné de son amour, mais pire que tout, elle se voit coupé du spectateur et du monde. Le sentiment de détresse extrême qu’elle éprouve est le même que nous éprouvons en la voyant, seule et abandonné sur le quai de la gare. C’est à ce moment-là précis que les larmes coulent infailliblement car cette travelling arrière lourd de sens. Guy, de dos, sort rapidement du champ tandis que nous ne pouvons que contempler Geneviève, son foulard à la main, disparaître elle aussi dans la fumée du train. La musique de Michel Legrand retentit de plus belle, magnifiant ce moment tragique, en réalité mélodramatique.
Puis quand la caméra arrive au plan général, Geneviève se retourne et s’en va, devenant elle aussi une anonyme parmi les autres, ayant vécu un énième abandon sans importance. J’ai dis qu’elle était coupée du monde, en fait, il s’agit plus précisément d’une rupture avec ce qui était son monde jusque là, à savoir son histoire avec Guy. Le travelling arrière brise son univers et la renvoie dans le monde réel, dans ce décor banal, sans illusions.

photo du film : les parapluies de cherbourg

Le décadrage contribue à rendre anonyme Geneviève