Cette année le Festival Lumière rend hommage au cinéma asiatique en récompensant un cinéaste qui a lui tout seul révolutionné le cinéma : Wong Kar-Wai. Retour sur cette figure majeure du septième art à travers les évènements Lumière qui lui ont été consacrés.

Le Prix Lumière 2017

Hier soir a eu lieu la fameuse remise du Prix Lumière à l’Amphithéâtre-Centre de Congrès. Trois mille personnes et un parterre d’invités de première classe étaient réunies pour célébrer cet évènement. Alors que chacun prend place pour le show (car oui, cela relève vraiment d’un show),  achète les produits dérivés vendus par des ouvreuses tout panier en osier devant, arrivent enfin les invités sous les flashs des nombreux photographes : Emmanuelle Devos, Jean-Paul Rappeneau, Jean Becker, Diane Kurys, Gérard Colomb (oblige), Pierre Lescure (président du Festival de Cannes), Christopher Doyle, le génial et intenable chef op de Wong Kar Wai, et Charles Aznavour en invité vedette, pour ne citer qu’eux. Est arrivé ensuite le Président du Festival Lumière, Bertrand Tavernier et enfin l’élu du jour, Wong Kar Wai accompagné de sa femme Esther. La cérémonie commence sous une pluie d’hommage : à Aznavour d’abord avec La Bohème reprise par Diane Dufresne, au Festival Lumière ensuite avec un best of de la belle programmation 2017 et enfin à Wong Kar Wai.

Parmi les hommages qui lui sont adressés – on ne mentionnera pas les hommages musicaux assez ratés (une violoncelliste qui a joué faux le thème de In the mood for love et Camelia Jordana qui a repris a cappela Quezas) – on retiendra le bel hommage de son ami et réalisateur Olivier Assayas et surtout celui magnifique de Tavernier qui loue la “chorégraphie des solitudes” de WKW et “le coeur qui bat dans chacun de ses plans”.

Le Prix Lumière lui est décerné (enfin !) par une Isabelle Adjani en “alter ego de lunettes noires” du cinéaste. Mais le plus bel hommage reste celui que Wong Kar Wai adresse à sa femme Esther qu’il invite à le rejoindre sur scène, “sa muse”, son inspiratrice. “Chaque femme dans mes films a des éclats de toi”. Adjani a d’ailleurs rebondi sur cette déclaration en avouant “Moi qui croyais que vous faisiez des films sur l’amour impossible, je me rends compte à vous écouter que l’amour est possible.”
La cérémonie s’achève au son de Happy together. Et nous l’étions ce soir !

La masterclass Wong Kar-Wai

Dans l’après midi a eu lieu la masterclass du cinéaste hongkongais animée par Thierry Frémaux. Un peu décevante on l’avoue. Dans ce dialogue entre les deux, on n’aura pas appris grand chose du cinéma de Wong Kar Wai, pourtant si unique. Bien sûr Frémaux évoque malgré tout les voix off du cinéaste, ses lumières, ses acteurs, ses choix musicaux et son process filmique qui consiste à bousculer les trois étapes d’un film (écriture réalisation, montage) pour retravailler tout le temps sa matière, la remettre en question pour en extraire ce temps suspendu entre rêve et souvenir.

Wong Kar Wai est né en Chine mais part avec sa famille vivre à Hong Kong. Il a alors 5 ans. Ils ne connaissent personne et sa mère, très cinéphile, l’emmène tous les jours au cinéma voir des films italiens, français, taïwanais. Un jour il va voir avec ses parents une “comédie romantique” italienne. Il découvre ensuite que c’était un film de Fellini. Très vite il se dit qu’il aimerait faire partie de ce milieu du cinéma et plus tard a l’audace de croire que même, il pourrait peut être faire mieux. Il a aussi la chance d’avoir commencé à faire des films en pleine “nouvelle vague” hongkongaise. Hong Kong allait être rétrocédé à la Chine et c’était pour eux une urgence de faire des films représentant leur pays avant d’être soumis à la censure chinoise.

“Limitation becomes inspiration”

Wong Kar Wai est un chercheur. Chercheur de lumière, d’ambiance, de temporalité. Quand il tourne Happy together en Argentine, ils n’ont plus assez de pellicules et décident alors de tourner avec cette contrainte. Cela donne l’un de ses plus beaux films (en même temps tous ses films sont beaux !) avec des plans magistraux, organiques, sensuels, écorchés. “Limitation becomes inspiration”. En étant limité en terme de pellicules, Wong Kar Wai a été obligé de redoubler d’imagination. Il pousse d’ailleurs son chef op à toujours faire mieux. Christopher Doyle qui dès qu’il a un micro dans la main se met à chanter, jurer, parler de façon assez incontrôlable, prend la parole à la masterclass en disant “This fucker would always tell me “That’s all you can do Chris ?“. Il faut dire que côté chercheur et créateur, Christopher Doyle se pose là aussi ! Ses images sont peut être parmi les plus marquantes du cinéma contemporain, à la fois virtuoses et habitées, incarnant parfaitement l’univers du maitre.

On aurait aimé en savoir plus sur ses inspirations, sur ce qui l’habite, lui qui semble si réservé et pudique, sur ses rêves aussi qui semblent lui murmurer certains plans. En même temps, il est vrai que le génie ne se raconte pas.

Les anges déchus (1995)

En parallèle de ce Prix Lumière, une rétrospective de ses dix films ainsi qu’une carte blanche au cinéaste était proposée. L’occasion pour moi de revoir le premier film qui m’a fait découvrir le cinéaste en 1995, Fallen angels (Les anges déchus, qui était d’ailleurs projeté à la suite de la remise du Prix).

Cinquième film de Wong Kar Wai qui succède à Chungking express, Fallen angels est peut être le film qui illustre le plus ce que Tavernier nomma hier “la chorégraphie des solitudes”. Difficile de raconter ce film (là encore tous les films de Wong Kar Wai sont “impitchables”) qui tourne autour de quatre personnages dont un tueur à gages, sa partenaire, un muet qui s’approprie la nuit les échoppes des autres et Charlie, une femme en mal d’amour. Fallen angels est un véritable ballet nocturne où les personnages, se croisent, se déchirent, s’entretuent et promènent leur solitude en cherchant en vain leur place au monde. Wong Kar Wai ne parle finalement que de ça, d’amour impossible, d’incommunicabilité et de notre place dans le monde. Tous les personnages sont maladroits dès qu’il s’agit d’aller à la rencontre de l’autre. L’un est complètement désabusé, l’autre secrètement amoureuse de son partenaire, le muet tout le temps joyeux s’accroche à Charlie, et la suit dans son désir de revanche amoureuse sur son ex. Ce chassé croisé amoureux est une prolongation de la déambulation de Chungking Express (on retrouve Takeshi Kaneshiro déjà présent mais aussi d’autres clins d’oeil), comme si cette rengaine se jouait sans fin dans un temps arrêté. Wong Kar Wai utilise tous les possibles de l’image, des ralentis aux accélérés, du noir et blanc à la couleur, du grand angle à l’image saturée.

Loin d’être un simple effet de style, l’image vient traduire toutes les émotions des corps que les mots ne disent pas. Le cinéma de Wong Kar Wai n’est pas bavard à l’instar de son personnage devenu muet à force d’avoir ingurgité trop de conserve d’ananas périmé. Peu importe les mots donc et Wong Kar Wai a compris mieux que quiconque que le cinéma a son propre langage. Celui de Wong Kar Wai est tantôt sensuel tantôt brutal, toujours mélancolique, semblant sans cesse vouloir arrêter le temps, si cruel. La nuit comme décor, les échoppes éclairées au néon, les cigarettes au bec qui enfument l’image, les couleurs explosives qui signe sa marque de fabrique, Wong Kar Wai a un style inimitable auquel s’ajoute des bo cultes. Certains fragments de plans nous hantent et s’inscrivent en nous pour ne plus nous quitter.  L’impassibilité de la partenaire en train d’avaler ses nouilles alors qu’une bagarre  en arrière plan n’attire pas le moindre battement de cil, le plan du stade vide où le muet a donné rendez-vous à Charlie et l’attend vainement, les scènes de tuerie filmé dans un réalisme poétique pas sans rappeler certains John Woo, comme les scènes sur la moto bercées par la voix off  du muet sont autant de moments de cinéma ineffables qui nous plongent en plein coeur des émotions humaines dans ce qu’elles ont de plus fort et de plus fragile. Ce fut un choc il y a 20 ans. C’est un choc aujourd’hui encore.

Anne Laure Farges

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