Un beau soleil ce matin illumait la ville d’Arras, vite balayé par une pluie diluvienne. Pas grave étant donné le programme de la journée qui se déroule principalement dans les salles obscures et au Village des Festivals sur la Grand place pour les conférences de presse, les pauses cafés ou déjeuner, les rencontres avec les festivaliers et les concerts du soir.

OUVERT LA NUIT d’

 

La première projection du jour était on ne peut plus réjouissante puisqu’il s’agit du film d’Edouard Baer, OUVERT LA NUIT. Le film raconte la folle nuit de Luigi (interprété par Edouard Baer), directeur d’un théâtre à la dérive faute de moyens. Une nuit pour trouver de l’argent et payer les salaires de ses techniciens qui menacent de grève, un singe pour la première du lendemain et avant tout regagner la confiance de ses collaborateurs ; il embarque dans son épique traversée de Paris la stagiaire de Sciences Po () aussi droite que lui est désinvolte.

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Luigi est agaçant autant qu’il est touchant. Mondain un peu cynique, il est aussi capable d’aider les autres, de s’entourer de belles personnes dévouées dont sa collaboratrice et meilleure amie Nawel () ou d’un grand metteur en scène japonais. Car Luigi envisage la vie comme une suite d’aventures inconnues, de possibles surprises, de hasards heureux et sait rester positif coûte que coûte. Irresponsable, flegmatique, immature ou simplement perdu ? Exubérant et volubile, Luigi prend la vie telle qu’elle vient, s’arrête boire des coups dans des bars, parle à tout le monde et parvient à ses fins. Il charme et rebute mais toujours rassemble. Sa déambulation nous fait traverser des bars à l’ambiance enflammée, la maison montreuilloise de Marcel et sa grande famille, un zoo et nous embarque au milieu d’une galerie de personnages rocambolesques (le regretté Michel Galabru, Lionel Abelansky, Grégory Gadebois pour ne citer qu’eux). C’est foutraque, drôle, touchant et clairement réjouissant. La rencontre presse s’annonce bien !

Changement de registre avec la deuxième séance presse de la matinée enchaînant la précédente : UNE VIE de présenté en avant-première et dans le cadre d’un hommage rendu au réalisateur. Adapté du roman éponyme de Guy de Maupassant, UNE VIE retrace l’histoire de Jeanne (formidable ) de son mariage avec Julien de Lamare () à sa fin de vie.

UNE VIE de Stéphane Brizé

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Jeanne a hérité du château normand de ses parents où elle s’installe avec son mari Julien. Très vite elle découvre ses travers, son avarice et surtout ses infidélités. Élevée par des parents aimants (Jean-Pierre Daroussin et Yolande Moreau), elle a appris à pardonner et accepte le retour de Julien auprès d’elle. Elle qui est pure et ne conçoit que la vérité se retrouve à vivre au cœur même du mensonge. Lorsqu’elle découvre que Julien la trompe avec sa fidèle amie Madame de Fourville (la trop rare ), elle est anéantie mais ne se décide pas à l’avouer à Monsieur de Fourville pour lui épargner sa peine. Il l’apprend malgré tout et élimine les amants adultères avant de se suicider. Jeanne se retrouve seule avec ses parents, son fils Paul étant envoyé en internat.

UNE VIE se situe du point de vue de Jeanne et filme les personnages au plus près, ne laissant rien au hasard, ni le vent sur les feuillages, ni une mèche de cheveu qui retombe, avec une délicatesse chère à Stéphane Brizé. Magnifiquement éclairé par Antoine Héberlé, UNE VIE traduit avant tout l’extrême solitude des êtres, la simplicité des gestes qui se rejouent à l’infini, la fatalité des actes qui se suivent avec ironie et l’inexorabilité du temps. La vie de Jeanne est faite de souffrance mais aussi de joies que le cinéaste fait surgir dans des flash backs muets comme autant de fulgurances. Jeanne se raccroche à la douceur de ses souvenirs les plus beaux comme sa mère Adélaïde se raccroche à ses souvenirs passés en relisant ses lettres. Ainsi revoit-elle son fils Paul devenu un jeune homme dilapidant toute sa fortune sous les traits du petit enfant rouquin qu’elle promenait en bord de mer, ou Julien comme l’homme qui lui promettait de l’aimer toute sa vie. UNE VIE est une ode à l’amour inconditionnel, à la quête de vérité, à la pureté de l’âme et des rêves. Un film magnifique à ne manquer sous aucun prétexte !

Vers 13h, le Village du Festival se remplit d’un coup de spectateurs qui viennent se restaurer avant de repartir pour une autre séance. On croise les amis lillois et on se rend compte que la programmation est vaste : aucun film en commun dans nos séances du jour !

A 16h30 commence une autre projection de la sélection « films d’évasion », véritable chef-d’oeuvre du cinéma français, LA GRANDE ILLUSION de . Immanquable même si on l’a vu des dizaines de fois ne serait-ce que pour le découvrir sur grand écran.

LA GRANDE ILLUSION (1937) de Jean Renoir

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Nous sommes en pleine guerre avec l’Allemagne en 1916. Maréchal () et le Capitaine de Boeldieu () sont retenus prisonniers par le Capitaine Von Rauffenstein (Erich Von Stroheim) qui les traite avec le plus grand soin. Ils sont ensuite transférés dans un autre camp de prisonniers où ils rencontrent d’autres compatriotes dont Rosenthal, un lieutenant qui partage tous ses colis de nourriture avec ses nouveaux comparses. Ensemble ils creusent un tunnel pour s’évader mais le jour de leur tentative, ils sont à nouveau transférés dans une forteresse tenue par Von Rauffenstein. Leur désir d’évasion reprend et Boeldieu met en place un plan pour assurer cette seconde tentative.

LA GRANDE ILLUSION est l’un des plus beaux films de camaraderie, de solidarité et d’intégrité qui existe. Jean Renoir au sommet de son art rend hommage aux trois fondements de la devise républicaine en s’attachant à réunir des personnages de classe sociale différente mais unis par le même désir de liberté et de fraternité. La scène du spectacle bousculé par la nouvelle de la bataille de Douaumont où tous se mettent à chanter la marseillaise est tout simplement bouleversante tout comme la scène qui succède où Gabin enfermé au cachot explose en colère d’une façon effroyable. Gabin est incroyablement juste et touchant, très beau aussi dans ce plan en plongée, ses yeux bleus semblant déjà dériver vers la folie. Le maton allemand lui tend alors des cigarettes et un harmonica et on entend en off Gabin jouant l’air de « Froufrou ». Dans une autre scène, ils reçoivent des malles d’habits de femmes et se ruent dessus pour imaginer leur spectacle et pour rêver un temps à la présence d’une femme.« Arrête tu vas nous enlever l’imagination“ dit Maréchal. Le silence saisissant quand l’un d’entre eux réapparaît déguisé en femme est inoubliable. Les acteurs livrent des performances inoubliables elles aussi (n’oublions pas Carette et Marcel Dalio). Un des plus beaux films qu’on ne se lassera jamais de revoir.

A 19h un autre rendez-vous nous attendait : une conférence de presse en présence de Stéphane Brizé et Edouard Baer. La premier n’a malheureusement pas eu beaucoup la chance de parler face à l’inépuisable acteur-réalisateur ! Le Arras Film Festival c’est aussi l’occasion de réunir des films et des cinéastes très différents dans le même lieu. Et c’est tant mieux !
Une tarte chèvre basilic et une bière avant d’attaquer la dernière séance de cette deuxième journée : un film en compétition européenne dont le jury est présidé par Jean-Pierre Améris, ANNA’S LIFE de la georgienne .

ANNA’S LIFE de Nino Basilia

Anna, mère célibataire élève seule son fils autiste Sandro. L’établissement spécialisé qui accueille Sandro coûte cher et Anna enchaîne les petits boulots pour arriver à survivre. Son projet : émigrer aux Etats-Unis pour enfin s’en sortir. Mais la course au visa s’avère un calvaire, le salaire d’Anna étant jugé trop faible pour le consul et trop élevé pour obtenir des aides. Elle rencontre Otto qui lui propose moyennant beaucoup d’argent de lui fournir un visa. Anna fera tout son possible pour réunir la somme jusqu’à faire des choix discutables.

annas-life_11ANNA’S LIFE est un film fort sur la condition des femmes qui paient cher leur désir d’indépendance. Anna rencontre de nombreux obstacles et tente de les dépasser un à un même lorsque c’est elle qui les provoque. Car comment ne pas craquer ou se tromper en situation de désespoir ? Quelle force faut-il trouver en soi pour continuer à avancer ? La mise en scène est soignée tout comme les cadres aux profondeurs de champ très dessinées tel ce plan d’Anna en arrière plan dans son lit. L’actrice principale (Eka Demetradze) y est épatante. Un premier film réussi.

BANDE-ANNONCE

23h30. Un dernier tour au Village du Festival pour découvrir le concert du soir avant de rentrer se reposer un peu. Quelques personnes dansent, d’autres boivent leurs bières en écoutant assis sur les poufs blancs autour de la scène. Dans le fond Zinedine Zoualem et Marianne Denicourt, membres du jury de la « Compétition européenne », discutent. Une deuxième journée sous le signe d’un cinéma éclectique qui nous aura fait traverser toute sorte d’émotions. La suite demain !

Anne Laure Farges