Chaque année au mois d’avril, Bruxelles devient la place forte du cinéma de genre. Un rendez-vous immanquable où le pop corn a un arrière-goût de sang.

Vous vous souvenez des sales gosses du fond de la classe ? Ceux qui perturbaient les cours quand vous étiez encore à l’école ? Vous êtes-vous déjà demandé où était passée cette bande de sympathiques fauteurs de troubles qui avaient le mérite de se poser en public participatif, et de rendre un éclat de rire communicatif ? Et bien à en croire mon récent voyage dans la capitale belge, les sales gosses se retrouvent chaque année en cette période où les exhalaisons printanières réveillent leurs hormones, au BIFFF, Brussels International Fantastic Film Festival. Le qualificatif “international” est clairement là pour péter éhontément la classe, et si on rencontre bel et bien des cinéastes venus des quatre coins du monde comme le coréen Park Chan-Wook à qui le festival consacrait cette année une rétrospective hommage, pour ce qui est du public, on croise surtout nos amis d’outre-Quiévrain que l’on ne reconnait pas tant à leur purisme indiscutable quant à la recette de la gaufre, qu’à leur franche camaraderie et leur envie de vous emporter dans le tourbillon de la fête cinéphile, comme si vous étiez un ami de longue date.

C’est là toute la beauté d’un événement comme le BIFFF, la convergence de cinéphiles du genre exigeants et des grands enfants turbulents de la culture geek, réunissant tout ce beau monde dans un seul et même objectif, la recherche du fun et de l’improbable sur grand écran. D’un naturel discret, du moins quand j’ai bien dosé mes médicaments, il me faut quelques temps avant d’entrer dans le bain bouillant qui agite déjà les autres festivaliers. Par chance, Clara Kane, la miss cinéma de Golden Moustache, aux côtés de qui j’ai eu le plaisir d’être membre du jury SyFy à Gérardmer, accepte d’être mon chaperon durant le festival en me promettant que ce dépucelage cinéphilique sera l’une des expériences les plus mémorables de ma vie. Je confirme qu’il faut passer une première phase d’appréhension en s’installant dans le somptueux décor art déco du Palais des Beaux-Arts, avant d’oser s’abandonner à l’atmosphère effervescente qu’il contient comme un gigantesque bocal de rêves et de cauchemars entremêlés. Puis progressivement, on gagne une autre pesanteur, on oublie la moindre forme d’inquiétude pour se laisser gagner par la jubilation, celle d’avoir dépassé le simple statut de visiteur tranquillement assis dans son fauteuil; celle d’avoir compris que l’on fera bientôt partie d’une sorte de happening situationniste où le film est parfois autant à l’écran qu’autour de l’écran.

Le BIFFF s’étend sur douze jours et nécessite ainsi une programmation riche, qui au-delà de l’appellation “fantastique” souvent galvaudée, englobe les différentes facettes du cinéma de genre, de la science-fiction à l’épouvante, en passant par le thriller. Que demande le peuple ? Du sang, des sangles et des sanglots ? Attention c’est servi chaud, et l’ambiance dans la salle va crescendo à mesure que la violence gagne du terrain dans un récit; ainsi Fabrice Du Welz jubilait à l’idée de présenter Message from the king, son vigilante movie digne des seventies, et il n’a pas été déçu par l’accueil de ses compatriotes, toujours prompts à applaudir quand un crane ou une paire de testicules explose à l’écran. Dans le même ordre d’idées, lors de la séance de Cold Hell, film de serial killer autrichien dont on retiendra l’atmosphère urbaine poisseuse à souhait, une corne de brume retentissait dans la salle, à chaque fois que l’héroïne badass exprimait ses talents de free fighteuse sur le psychopathe misogyne.

Et sinon, le peuple, il veut quoi d’autre au programme ? Il veut découvrir des objets filmiques non identifiés, de ceux qu’on n’oserait pas regarder seul chez soi, et qui motivent pourtant les festivaliers à se déplacer aux séances de vingt-deux heures et de minuit pour en saluer le caractère expérimental. C’est pour cette raison que des titres aussi alléchants qu’Antiporno, Hentai Kamen ou Meatball Machine Kodoku, sont présents au programme, entre deux gentils petits thrillers. Je peux témoigner de la ferveur du public, applaudissant Swiss Army Man à tout rompre à chaque quart-d’heure du film, qui me prouve ainsi que l’audace est une qualité à laquelle on sait rendre gloire au BIFFF.

Message from the king, présenté au BIFFF

Message from the king

Grand sociologue dans l’âme, économiste à mes heures perdues, je ne peux me résigner à quitter Bruxelles sans avoir compris quelle était la place du festival dans le monde, plus précisément dans le monde du cinéma. Entre deux effusions d’hémoglobine, Goldo, éminent membre de la Zone Geek – une chaîne You-Tube que je suis depuis des années -, accepte de répondre à mes questions. Il fréquente le BIFFF depuis quinze ans, il a connu les années vidéo-club, où Lyodd Kaufman et sa firme Troma étaient les stars du festival; où James Gunn, aujourd’hui auréolé du succès des Gardiens de la galaxie, n’était encore qu’un réalisateur biseux, discutant avec les geeks du coin autour d’une bière. Pour lui, la situation de ce cinéma “underground”, que les distributeurs préfèrent circonscrire à une niche d’aficionados, est assez inquiétante. Les événements, et plus largement les expériences collectives, semblent se retrouver en concurrence avec le système de la VOD et des plateformes telle que Netflix, qui propagent depuis quelques années une culture du divertissement direct-to-your-canapé.

Au-delà du statut de bastion cinéphilique du festival, Goldo me laisse progressivement entrevoir le rêve qui se cache derrière l’identité profondément marquée par le genre, que défend le BIFFF. Mon interlocuteur travaille à tisser des liens entre différentes formes d’art pour concevoir des projets “transmédias”; par cette activité, il est donc autant en contact avec le milieu de la bande-dessinée, qu’avec celui des jeux vidéo ou du cinéma. Il avoue regretter que ces médias ne communiquent pas assez entre eux, qu’il n’existe pas un échange plus facile des compétences entre ces différents secteurs, qui auraient fort à gagner s’ils mettaient en commun leur appétit pour le genre et leurs savoir-faire en terme de direction(s) artistique(s). “On a des tas de personnes talentueuses et ambitieuses, en France comme en Belgique. On rêverait de faire de Bruxelles, déjà capitale européenne, le point de départ d’un Hollywood à l’européenne. Mais ce qui manque dans le processus créatif, c’est la présence de producteurs qui savent imposer leur envie et leur vision du cinéma. Un cinéma de genre de bonne facture technique nécessite des producteurs qui servent de courroie de transmission entre les différents savoir-faire, et qui sont prêts à défendre des imaginaires foisonnants.”

Swiss army Man, présenté au BIFFF

Swiss Army Man

À peine le temps de méditer sur ces paroles pleine de sagesse, que l’heure est venue pour moi de regagner les salles obscures. Minuit se fraye un chemin jusqu’au Palais des Beaux-Arts; je suis donc l’espiègle Clara, mon chaperon, jusqu’à la séance de Tonight she Comes, film d’horreur post-post-post-modern, qui s’amuse à exagérer les codes du genre, surtout dans la niveau de dégénérescence intellectuelle de ses personnages, afin d’aboutir à un résultat des plus potaches et répugnants. Film d’autant plus émouvant qu’il a été tourné un mardi. L’assistance est surexcitée, les vannes à l’adresse de la bande d’attardés qui se fait décimer à l’écran fusent, et je sens au fond de moi-même qu’un étrange phénomène est en train d’éclore; je ne pensais pas que le BIFFF montrerait des effets aussi rapides sur ma modeste personne, mais pourtant la métamorphose opère déjà sur moi comme sur les autres spectateurs.

Par sécurité, je ne vais pas davantage m’attarder dans ses salles obscures; car une part de nous-même que nous tenions à garder cachée et domptée se déchaînera bientôt. Nous n’obéirons dès lors plus qu’à nos pulsions, notre besoin collectif de nous muer en une part organique de cinéma, d’être du cinéma, de participer à la vie de ses images en précipitant dans leur flux, nos cris, nos rires, nos jets de pop corn. Quand nous sortirons de là, nous ne sommes serons plus les êtres civilisés que nous étions en arrivant, nous serons devenus des spectateurs. Éblouis, immobiles, affamés. Seule cette condition existentielle suffira à décrire ce à quoi rime de toute façon nos vies de rêveurs éveillés. Je ne suis pas encore prêt pour cette expérience transcendante; mais promis Bruxelles, ma belle, je te rejoins bientôt. L’année prochaine au mois d’avril ?

Arkham

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