Notre deuxième compte-rendu du Festival International du Film Politique qui se tient à Carcassonne : au menu les critiques de quatre documentaires en compétition – Je n’aime plus la mer, Depuis Mediapart , What you gonna do when the world’s on fire et Le silence des autres – et la critique de Genesis en compétition fiction.

Ma critique de Je n’aime plus la mer (★★★★☆)Photo du documentaire Je n’aime plus la mer

Je n’aime plus la mer donne la parole aux enfants exilés. Idriss Gabel les a filmés dans un centre de réfugiés de la Croix Rouge en Belgique. On sait qu’ils viennent de Syrie, d’Irak, de Jordanie, d’Afghanistan ou d’Erythrée. Souriants, mais le regard parfois un peu lointain, ils ont forcément grandi un peu trop vite. Ils parlent de la famille qu’ils ont laissée sur place et en filigrane ce qu’ils ont vécu. Ils ne se plaignent pas mais le récit de leurs parents enlevés ou assassinés ou de leur propre agression fait froid dans le dos. Mais surtout, ils évoquent l’espoir que leur famille met dans l’attente du Visa positif qui leur permettrait d’obtenir le fameux statut de réfugiés, la reconnaissance du danger qu’ils courent à revenir dans leur pays. Le réalisateur nous fait partager leur quotidien au cœur de ce centre, entre les cours de français et leur vie en famille. Et il parvient à les rendre attachants dans leur maturité, et on est ému face à leur capacité à supporter un nouveau déracinement et de nouveaux adieux lorsque l’un d’entre eux quitte le centre car sa famille a obtenu le fameux visa. Malgré une musique omniprésente du Requiem de Mozart, Je n’aime plus la mer est un film très touchant, qui approche concrètement le sujet des enfants migrants. On n’est pas près d’oublier la part d’humanité de Zahra, Ali, Yalda, Mohammed, Aicha ou encore Malak.

Ma critique de Depuis Mediapart (★★★☆☆)

Photo du documentaire Depuis Mediapart

C’est parce que la réalisatrice Naruna Kaplan de Macedo est une lectrice assidue du journal Mediapart que l’idée a germé d’une plongée au cœur de la rédaction. Elle s’est concentrée sur la période de Mai 2016 à Mai 2017, pendant la campagne présidentielle. Et ce recul proposé un an et demi après est intéressant, notamment en rapport avec la crise actuelle que traverse la France. Ce qui est passionnant et même galvanisant dans Depuis Mediapart, c’est la mise en avant du travail de ces jeunes journalistes passionnés, engagés et qui possèdent une sacrée bonne dose d’humour. L’enthousiasme, le respect et l’affection qui se dégagent de ce travail d’équipe bouillonnant est très bien communiqué. Tout comme leurs échanges sur le fond et la forme du traitement journalistique des événements, ainsi que leurs interrogations sur la déontologie des journalistes et de la politique. Les nombreux rebondissements de cette campagne sont aussi mis en perspective de ce que les journalistes reconnaissent ne pas avoir su prévoir, tels le Brexit ou l’arrivée au pouvoir de Trump. Ce qui fait pourtant défaut dans ce huis clos, c’est le côté un peu trop laudateur du média et donc l’absence de critique. Et ce, même si Eddy Plenel, présent lors de la première avant-première française, se défend d’avoir demandé la censure de quoi que ce soit.

Ma critique de What you gonna do when the world’s on fire (★★★☆☆)

Photo du documentaire What you gonna do when the world’s on fire

Le maître mot de What you gonna do when the world’s on fire, c’est la peur. La peur ressentie et combattue par les afro-américains de la ville de Jackson, Mississipi. Car des meurtres ont été commis par la police et sans doute le Ku Klux Klan. Le réalisateur Roberto Minervini met en lumière trois destins parallèles et leur vision de ce qui se passe dans la ville. Judy, tenancière de bar et chanteuse, explique la source des difficultés de la vie de ses concitoyens dans l’ADN de l’esclavage. Krystal fait partie des Black Panthers et scande avec les autres membres les noms des morts et demande justice. Le réalisateur n’hésite pas à montrer la rhétorique de ces deux femmes charismatiques qui, si elle est souvent pleine de bon sens, est aussi empreinte d’une certaine forme de manipulation. Ronaldo est un adolescent dont la vie et les échanges avec sa mère et son frère lui évitent de tomber dans la violence et de ne pas finir en prison comme tous les hommes de sa famille. Le choix cinématographique du noir et blanc apporte une beauté et une intemporalité au propos mais aussi une distance qui n’implique pas réellement l’empathie du spectateur. L’impression d’assister à une mise en scène de type fictionnel et emphatique plus qu’à un documentaire est aussi assez dérangeant, d’autant qu’il y a de trop nombreuses répétitions. Mais What you gonna do when the world’s on fire a le grand mérite de mettre en avant une communauté fragilisée et en souffrance et même mieux, de lui donner la parole.

Ma critique de Le silence des autres (★★★★☆)Photo du documentaire Le Silence des Autres

Le silence des autres, des réalisateurs Almudena Carracedo et Robert Bahar, revient sur cette Loi d’Amnistie générale votée en 1977 par les parlementaires espagnols après la mort de Franco, qui garantissait de fait l’impunité aux tortionnaires du régime. Un “Pacte du Pardon” qui a eu de graves conséquences, privant les personnes torturées de demander justice, et non vengeance, et les milliers de descendants de pouvoir pleurer leurs parents dont les corps ont été jetés dans les fosses communes. Une plaie béante impossible à refermer, dont il était fait l’impasse jusque dans les manuels scolaires. Les anciens premiers ministres Aznar et Rajoy refusaient même de l’évoquer, arguant du fait qu’on ne construit pas le futur en revenant sans cesse sur le passé. Tant de souffrances et d’incertitudes qui sont parfois le combat de toute une vie. Les réalisateurs s’attachent à plusieurs personnes touchées, et réussissent formidablement à nous attacher à elles. On ne les lâchera pas dans leurs actions pour faire reconnaître en vain les crimes par la justice espagnole, puis en délocalisant leurs plaintes en Argentine, tout comme le juge Balthazar Garçon l’avait fait pour Pinochet à Londres. Le silence des autres suit brillamment entre 2010 et 2016, tel un thriller haletant, les plaintes, les déceptions, les rebondissements, les décisions de justice pour retrouver les corps et faire matcher l’ADN des victimes avec leurs survivants. Ce combat croise aussi celui des bébés volés en Espagne. Le silence des autres remet très bien en perspective la façon dont les Etats comme l’Argentine, l‘Uruguay, le Rwanda ou le Cambodge, s’y prennent pour essayer de faire table rase du passé. Pour priver de parole les victimes, pour dénier leurs souffrances. Et ce qui est très beau dans le film, c’est l’enthousiasme dont font preuve les protagonistes, l’amour qu’ils se donnent les uns aux autres et qui transcende leur combat et leur devoir de mémoire pour faire reconnaître leur humanité et éviter que le pire se reproduise.

Ma critique de Genesis (★★★★☆)

Photo du documentaire Genesis

Genesis évoque brillamment en trois chapitres de quelle manière un crime raciste contre des tsiganes en Hongrie va impacter pour toujours la vie de trois personnages. Ils ne se connaissent pas mais leur regard et leur rôle sont évoqués dans cette histoire glaçante. Le petit garçon Risci, la jeune fille Virag et Harmadet l’avocate. Ils ont en commun une certaine fragilité, une peine à surmonter et une solitude, que le réalisateur Árpád Bogdán fait partager au spectateur avec beaucoup de délicatesse et sans aucun voyeurisme. Il parvient à les rendre très attachants et crée d’emblée l’empathie du spectateur. L’autre réussite de Genesis, c’est l’esthétisme de ce film choc qui, tout en montrant la violence dont l’homme est capable de faire preuve, évoque aussi le rapport salutaire à la nature et aux animaux. Et puis le réalisateur semble également (un peu trop ?) fasciné par l’eau dans laquelle se plongent les personnages, qui leur permet indéniablement de se retirer de la violence du monde. Malgré quelques longueurs et quelques partis pris scénaristiques dont le réalisateur aurait pu se passer, Genesis est un film puissant et empreint d’une grande humanité.

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Sylvie-Noëlle

Festival International du Film Politique 2018 : compte-rendu N°2

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