On a rencontré deux des membres du Jury Professionnel du Festival International du Film Politique qui s’est tenu à Carcassonne du 4 au 8 décembre 2018: Richard Sammel et Saïda Jawad

A l’occasion de la première édition du Festival International du Film Politique de Carcassonne, nous avons eu la chance de pouvoir rencontrer, avant l’annonce du palmarès, deux des membres du jury professionnel : la comédienne scénariste Saïda Jawad (La conquête, Rose et Noir) et le comédien Richard Sammel (OSS117 Le Caire nid d’espions, Inglourious Basterds). Ils nous ont parlé avec enthousiasme de leur propre définition du film politique, de leur motivation à participer à ce premier festival et de leurs rôles et regards en tant que jurés.

Pourquoi avoir accepté d’être membre du jury professionnel de ce nouveau Festival International du Film Politique ?

Saïda Jawad : Pour de nombreuses raisons. Je me suis souvent investie dans des choses en politique, j’ai joué dans un film politique, je pense que même les apolitiques font de la politique. On vit dans une société où il y a toujours plein de choses à construire et à faire, chacun à sa manière apporte sa pierre à l’édifice. Ce que j’ai trouvé intéressant dans la proposition, c’est que je n’avais jamais eu l’occasion de participer à un festival du film politique, dont je trouve l’idée audacieuse. Je m’intéresse à la société, aux citoyens et dans la vie quotidienne, à la façon dont une cité avance. Je suis passionnée par les documentaires, les films et les livres politiques et j’étais curieuse de découvrir les films.

Richard Sammel : Je vais souvent dans les festivals, mais je les choisis bien, comme pour les films. Je devais tourner en Uruguay, mais j’ai pu repousser mon tournage pour participer à celui-ci. La dimension politique est complètement en jachère dans notre société et je trouve qu’il manque de festival de film politique comme il manque de philosophes, c’est-à-dire d’interrogateurs professionnels pertinents et provocateurs de l’état de notre société.

Saïda Jawad et Richard Sammel, membres du Jury Professionnel

Quelle serait votre propre définition du film politique ?

Saïda Jawad : Politique ne veut pas forcément dire engagé ou militant. Un film engagé tente d’éclairer et d’inciter le public à avoir une vision sur la société avec des convictions fortes ; il change le monde et les mentalités. Un film politique met en scène le pouvoir politique, il nous fait réfléchir et avancer. Quand on fait un film politique, on est obligé d’avoir un point de vue, on ne peut pas se permettre d’être neutre. Tout acte artistique, dès lors que l’on propose un regard selon le sujet que l’on traite, est un acte politique.

Richard Sammel : Je suis arrivé avec une idée assez réduite de la définition du film politique et le festival m’a considérablement aidé à élargir ce champ de définition. Quand on pense film politique, on pense forcément aux institutions politiques et à la façon dont elles exercent leur pouvoir sur la société et comment la société doit s’en débrouiller. Quand on institutionnalise la politique, on se rend compte que les élus la font mal… mais on a les élus qu’on mérite. La population ne vote plus car elle a perdu confiance en les politiciens. Dans le festival, on a poussé la définition un peu plus loin, et on découvre du coup des films sociétaux, genre Ken Loach, qui sont devenus éminemment politiques parce que les institutions ne remplissent pas leurs fonctions. On se rend compte à quel point elles sont désarmées alors qu’elles sont censées résoudre ce genre de problèmes. Un film politique montre quelque chose qui ne va pas et incite à réfléchir sur ce qu’il faudrait faire pour améliorer mais ne propose pas de solutions. Les propositions faites dans les films ne sont pas ancrées dans la réalité, car la réalité est autrement plus dure, complexe et surprenante.

Qu’est-ce qui différencie le rôle d’un membre du jury d’un tel festival par rapport aux autres festivals?

Saïda Jawad : Dans les autres festivals, on juge, on donne notre point de vue sur l’aspect artistique, l’histoire, l’émotion, la technique. On dit j’aime, je n’aime pas…On ne fait pas appel à nos idées politiques, à qui nous sommes, à nos valeurs. Là, on est dans une situation particulière et assez intéressante avec ce festival, car la thématique est la politique et donc ça fait aussi appel à cette case-là. L’idéal ce serait d’oublier nos idées pour juger un film qui parle de politique sans rien savoir des positions politiques des autres membres du jury … mais franchement est-ce qu’on peut y arriver ? C’est jubilatoire surtout que c’est une première édition. On discute entre membres du jury, on réfléchit, il faut prendre le temps de recevoir le film, chacun à son rythme. Il y a une espèce d’énergie où on est plutôt globalement d’accord, car tous les membres de notre jury, dans leurs parcours, sont plutôt engagés.

Richard, y a-t-il des films pour lesquels vous aviez plus conscience de l’enjeu politique et allez-vous choisir à l’avenir des films qui auront une portée plus politique ?

Richard Sammel : Je suis en plein dedans ! Je viens de terminer un film en Arménie, Gate to Heaven, qui sera peut-être à La Berlinale (début février), dans une zone que se disputent Arménie et Azerbaïdjan. La République du Haut- Karabagh a un statut non reconnu. J’ai accepté ce rôle de photographe de guerre, qui retourne dans une zone de guerre qu’il a déjà couverte 25 ans auparavant. Mais le gouvernement de l’Azerbaïdjan considère que ma venue à Haut- Karabagh est une déclaration de soutien à l’armée arménienne et essaie de me trainer devant un tribunal, car j’aurais enfreint une loi. Je suis interdit d’entrée en Azerbaïdjan, je vais devoir m’expliquer avec l’Ambassadeur d’Azerbaïdjan en Allemagne pour tirer ça au clair, avec l’équipe du film. Ma position était celle d’un artiste qui va dans une zone de conflit et tout est plus politique qu’on ne le croit. J’ai souvent tourné dans les zones de conflit dans les Balkans, et j’en ai tiré de très grandes leçons car ça m’a permis de connaître toutes les différentes ethnies et la position de chacun. J’ai toujours choisi des films qui remuent un peu les consciences. J’ai envie d’explorer ce que je n’ai pas ou pas assez exploré. Quand on a une assise suffisamment grande et suffisamment d’expérience, il faut accepter de poser la question de l’utilité de son existence professionnelle.

Un des films en compétition (La permission) est déjà sorti en salles ; y-a-t-il un intérêt à donner un prix à un tel film et n’y a-t-il pas une volonté d’accompagner plutôt un film avant sa sortie ?

Saïda Jawad : C’est la problématique dans chaque festival, qui se pose aussi pour les films qui ont déjà reçu des prix. En ce qui concerne les courts métrages, il faut aider les premières œuvres, surtout celles avec peu de moyens. Ou alors je suis pour donner des prix ex-aequo, quand on n’arrive pas à se départager. Si le film est très bon et qu’il mérite un prix, peu importe qu’il soit sorti et ait déjà bénéficié d’une visibilité. On ne va pas pénaliser un film parce qu’il est sorti, ou parce qu’il a moins de moyens. On récompense un film de qualité avec un sujet bien traité, un point de vue, une prise de risque, car c’est toujours plus intéressant de voir des films qui sont plus audacieux… mais de toute façon faire un film, c’est déjà une prise de risque.

Richard Sammel : Quand on décerne un prix c’est toujours un coup de pouce pour aider à faire connaître le film, c’est l’effet sous-jacent de ces prix.

(NDLR : depuis l’interview, La permission a remporté trois Prix : le Grand Prix et le Prix de la meilleure interprétation décernés par le jury professionnel et le Prix des étudiants)

Le Festival a eu lieu pendant les événements des Gilets Jaunes dans notre pays, pensez-vous qu’il aurait fallu plus les évoquer durant ces quatre jours?

Saïda Jawad : Cette question est délicate et doit être posée aux organisateurs plus qu’aux membres des jurys. C’est une première édition, et c’est très difficile d’être marqué de cette manière… si on avait été à la dixième édition, j’aurais trouvé normal d’en parler. Mais ça n’a pas empêché des échanges et des débats autour de cette actualité.

Richard Sammel : C’est ce que je souhaite car on ne peut pas faire un festival politique en étant déconnecté de la réalité politique. C’est la première édition de ce festival qui doit d’abord se focaliser sur sa propre survie. Mais il y a des portes extraordinaires du film politique vers le réel.

Propos recueillis par Sylvie-Noëlle

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