Le festival Lumière, c’est l’occasion de voir, en une journée, des films très différents. Parfois, il arrive que des œuvres se répondent.

Dimanche, Michael Mann et Guillermo Del Toro ont dialogué au festival Lumière. Ensemble, pendant près d’une heure, ils ont bâti un pont entre deux univers. Je n’y étais pas, mais ce lundi, mes séances ont dialogué aussi (et j’ai aperçu Del Toro au Pathé Bellecour en attendant une séance).

Tous les films sont liés

On pourrait croire que les films s’enchaînent mais ne se ressemblent pas. Pourtant, à y regarder plus près, on constate que des thèmes importants traversent la programmation. Lundi 16 octobre, pour mon troisième jour de festival, la question de la domination et des rapports de force était centrale.

LA PROPHÉTIE DES GRENOUILLES (2003) de Jacques-Rémy Girerd

Affiche La Prophétie des grenouillesQui a dit que les dessins animés c’était pour les enfants ? Certainement pas Jacques-Rémy Girerd, fondateur des studios Folimage, pionnier de l’animation et réalisateur de La Prophétie des grenouilles, diffusé ce matin-là à l’Institut Lumière.  Dans ce film, fruit de 6 ans de travail, le Drômois raconte l’histoire d’un déluge et la façon dont, sur une maison flottante, humains et animaux se retrouvent à cohabiter en attendant la décrue.

Le film, malin, drôle, percutant et diablement beau aborde de nombreux sujets, comme la famille, la mort, l’amour. Il parle aussi d’animalité, de bestialité, en montrant la cohabitation difficile entre carnivores et herbivores sur cette arche de Noé nouvelle génération, forcé de se contenter de patates. On en arrive alors à questionner l’ordre naturel des choses, la chaîne alimentaire, les “forts”, les “faibles” et tout ces trucs là, le tout sur fond de manipulation par une tortue et de message important sur le vivre-ensemble.

A peine le temps d’engloutir un sandwich, il était temps de partir pour le Pathé Bellecour et la suite de ma journée.  Pour commencer : du Henry-Georges Clouzot. Le réalisateur est à l’honneur dans le cadre d’une rétrospective.

Marina Fois présente Le Salaire de la peur

Marina Foïs présente Le Salaire de la peur

LE SALAIRE DE LA PEUR (1953) de Henry-Georges Clouzot

Affiche Le Salaire de la peurLes forts et les faibles, c’est finalement tout le sujet du deuxième film du jour, Le Salaire de la peur, de Henry-Georges Clouzot, palme d’or à Cannes en 1953.

Dans une petite ville d’Amérique latine, un groupe d’Européens s’ennuie dans la misère, sans grand espoir de s’échapper de Las Piedras. Un jour, un incendie ravage un puits de pétrole, seule source de richesse dans le coin. Il est alors décidé d’organiser un convoi pour acheminer plusieurs centaines de kilo de nitroglycérine, afin que l’explosion éteigne le brasier. Quatre chauffeurs sont recrutés pour ce qui ressemble fort à une mission suicide. En gros.

On passera rapidement sur le fait que deux des personnages principaux s’appellent Mario et Luigi pour dire à quel point Clouzot maîtrise son noir et blanc, ultra contrasté, avec un jeu incroyable sur les textures. Il maîtrise également le temps et prend une bonne heure sur le début du film pour poser ses enjeux et ses protagonistes avant la tension insoutenable de la deuxième partie. Au centre, des jeux de domination, racontés à travers des plongés/contre-plongés et des gros plans précis. On voit notamment basculer le rapport de force entre Mario (Yves Montand) et Jo (Charles Vanel) au fur et à mesure que le premier passe de gentil oisif enamouré à mâle alpha viril en diable pendant que le second passe de mafioso flamboyant en vacances à “lavette” lâche et peureuse.Photo du Salaire de la peurLes autres personnage, comme l’unique femme de la bande (Véra Clouzot), soumise, sont logés à la même enseigne et subissent le traitement impitoyable de la caméra de Clouzot, comme n’a pas manqué de le souligner Marina Foïs lors de sa présentation.

Puis il était temps de changer d’ambiance. Après la chaleur étouffante de Las Piedras, place à la neige de Laponie dans un de ces “trésors de cinémathèque” que Lumière s’attache à défendre chaque année. Avec une certaine réussite puisque la salle était pleine.

LE RENNE BLANC (1952) d’Erik Blomberg

Affiche Le Renne BlancA la même époque que Clouzot, en Finlande, Erik Blomberg mettait en images une légende de Laponie, celle d’une sorte de sorcière vampire pouvant se transformer en renne blanc afin d’attirer les chasseurs et les tuer. En fait, si l’héroïne, acquiert son “pouvoir”, c’est d’abord pour pouvoir susciter le désir chez son mari qui l’ignore.

Alors, comme le suggère Erik Blomberg dans sa fable fauchée, filmée dans des décors somptueux recouverts de neige, entre documentaire anthropologique et proposition onirique on peut surtout voir dans Le Renne Blanc une métaphore du désir féminin et de la perception, au sein d’une société patriarcale, de la libération sexuelle. Ça ne se termine pas bien.

Pour conclure ma journée : Viridiana, de Luis Bunuel, programmé dans le cadre de la carte blanche à Guillermo Del Toro.

VIRIDIANA (1961) de Luis Bunuel

Affiche de ViridianaChez Bunuel, Viridiana, elle, ne cherche pas à séduire, mais les hommes la désirent. A commencer par son oncle, qui fait dévier la jeune femme de sa foi. Elle qui se destinait à devenir bonne sœur. Femme forte, portée par un désir de faire le bien, symbole de l’innocence même, Viridiana quitte la religion et le couvent pour se confronter au monde dans ce qu’il a de plus cruel. Qu’il s’agisse de riches propriétaires lubriques ou de pauvre hères irrécupérable, Bunuel navigue dans la zone grise. Ici, comme l’a rappelé Ludivine Sagnier, en préambule de la séance, il n’est pas question d’opposer les pauvres aux riches, ni vraiment les hommes aux femmes, mais de mettre en perspective l’innocence, la candeur et l’âpreté de la réalité. Le résultat est terrible, cynique et met au jour différentes formes de domination à l’œuvre, à chaque fois au détriment de l’héroïne.

Il y aurait bien d’autres choses à dire sur ces quatre films. Tous explorent de nombreux thèmes, différents les uns des autres avec des techniques qui leur sont propres, mais force est de reconnaître qu’à multiplier les visionnages on se surprend à tisser une toile entre les œuvres. A tel point qu’on aboutirait presque à la même conclusion que Karim Debbache dans Chroma : « Tous les films sont liés. »

Etienne

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