Du 27 au 30 juin, au Reflet Médicis et à La Filmothèque à Paris, ainsi qu’à Méliès à Montreuil, se tenait la sixième édition du Festival du Film de Fesses. L’occasion de revenir sur les interpénétrations de l’érotisme et du fantastique.

« Nos mots d’ordre, c’est désir et plaisir. Nous voulons éviter le côté triste, voire mortifère avec lequel on a trop souvent tendance à intellectualiser la sexualité. »
Effectivement, on ne boude pas son plaisir face aux quatre jours de réjouissances programmés par Anastasia Rachman et Léa Chesneau, les organisatrices du Festival du Film de Fesses. Derrière elles, sur un mur du cinéma Reflet Médicis s’étend l’affiche haute en couleurs de la sixième édition, représentant une médium équipée d’une boule de cristal dont la forme se confond avec celle d’un postérieur merveilleusement rond. Non seulement elle annonce une programmation où l’érotisme rencontre le fantastique, mais son graphisme évoque également le parti-pris ludique choisi par la petite équipe du festival.

« Quand nous avons créé cet événement il y a cinq ans, nous cherchions à défendre un cinéma rarement mis à l’honneur, et nous tenions à faire vivre une expérience collective au public, explique Anastasia. Nous sommes des autodidactes, nous avons enrichi notre culture de l’érotisme au fil des éditions. »
Une cinéphilie éclectique qui leur permet aujourd’hui de créer des contrastes entre les points de vues, les décorums savoureusement kitsch des années soixante-dix et quatre-vingts et les propositions des cinéastes actuels, généralement inspirées par les questions du consentement, des normes ou des identités. A la filmothèque, le public a ainsi pu goûter au charme désuet du cinéma de , avec où les zooms fiévreux sur l’anatomie de ses égéries Britt Nichols et Anne Libert, provoquent quelques rires dans l’assistante, pas vraiment moqueurs, plutôt amusés, voire attendris devant cette série B rescapée des heures de gloire du cinéma d’exploitation. C’est justement là que le FFF suscite notre émotion, en ressuscitant l’esprit du cinéma de quartier, chez les nostalgiques qui ont connu cette époque révolue, comme chez ceux atteints d’une forme de nostalgie plus retorse pour cette époque qu’ils n’ont jamais vécu. Ce temps où l’on pouvait voir un film d’épouvante l’après-midi, un film érotique voire pornographique le soir dans la même salle, dans un cinéma qui diffusait également les œuvres de Jess Franco ou de Jean Rollin, où l’érotisme et le fantastique unissaient déjà les forces.

La Fille de Dracula (Jess Franco, 1972)

« Avec Anastasia, nous nous sommes rencontrées autour du film L’Etrange Couleur des larmes de ton corps, ajoute Léa, c’est à la fois le point de départ de notre amitié et notre parcours cinéphile commun ». Les réalisateurs du néo-giallo Hélène Cattet et Bruno Forzani revendiquent pleinement cet héritage d’une culture où deux cinémas marginaux s’entremêlaient, s’entraidaient et s’enrichissaient l’un l’autre. Invité à proposer un film de leur choix dans la programmation, le couple de cinéaste à profiter de cette carte blanche pour faire découvrir au public, , un giallo ou plus précisément un sexy thriller italien daté de 1969, année érotique s’il en fut. Fétichiste à souhait, ce conte criminel ensoleillé scintille et brille d’images iconiques mémorables, comme cette apparition d’une Rosalba Neri en bikini de cuir, armée d’un fusil sur le pont d’un yacht, à la fois décor d’un paradis et d’un enfer païen qui ne peut plus contenir tous les péchés de ses occupants. Comme si Plein Soleil de René Clément avait été réinventé par un photographe de LUI.

Top Sensation (, 1969)

Cet amour pour le cinéma de genre tel qu’il est sublimé par Cattet et Forzani était donc un bon point de départ pour la sixième édition du FFF ; cependant Anastasia et Léa tenaient à brasser large dans le bestiaire fantastique pour en dégager tout le potentiel érotique. « Nous avions très envie de travailler sur la figure de la sorcière, qui revient en force dans les divers médias, ces dernières années, et emportées par notre enthousiasme pour le fantastique, nous avons élargi la thématique à la figure du monstre qui permet de questionner la sexualité sous l’angle de l’altérité. »
Des monstres, il y en a toute une communauté, toute une société dans le bien nommé Society de , carte blanche de Lucile Hadzihalilovic. En présentant le film en début de séance, la réalisatrice demande qui parmi les spectateurs présents, sont ceux qui ont déjà vu le film. Seulement cinq mains se lèvent, la cinéaste affiche un sourire gourmand, curieuse de découvrir les réactions du reste de l’assistante, encore vierge du choc visuel qui l’attend au détour dans un quart d’heure final où l’orgie vire au grand-guignol. C’est aussi ça l’enjeu du cinéma fantastique : jouer sur les attentes du public, retarder l’apparition extraordinaire, créer de l’appréhension mais également du désir pour une image qui nous est promise. En cela, il adopte une dynamique proche de l’érotisme, et sur ces deux terrains de jeu, l’exercice est d’autant plus réussi quand le plaisir qui se déploie enfin à l’image, a su détourner nos attentes et nous surprend.

« Le fantastique permet de s’aventurer au-delà de représentation faciles et convenues de la sexualité, et peut accueillir des expérimentations visuelles radicales, comme dans que nous avons diffusé vendredi soir. » Le FFF est l’occasion de découvrir sur grand écran des pépites visibles nulle part ailleurs, comme le Dr Caligari de où l’esthétique clipesque des années quatre-vingts rencontre la pantomime du cinéma expressionniste pour créer une œuvre ultramaniériste, qui ne manque pas d’humour quant à son propre délire de cartooniste sadique.
« Nous voulons montrer au public que l’érotisme ne se cantonne pas à la représentation de corps nus à l’écran. Cette année, nous proposons une version en odorama de Under the skin, qui à proprement parler n’est pas vraiment érotique, mais qui procure une expérience extraordinairement sensorielle et sensuelle. »
Une idée de génie que cette séance élaborée en partenariat avec Le Journal d’un Anosmique, collectif d’artistes spécialistes de l’olfaction, qui a fait salle comble le dimanche après-midi. Des senteurs troublantes, parfois dérangeantes, accompagnaient ainsi la merveille visuelle de , laissant planer un parfum de fleurs fanées sur l’interzone obscure dans laquelle la prédatrice alien amène ses proies, et proposant une odeur où se confondent le plastique et le végétal quand l’extraterrestre dévoile sa véritable peau.

Under the Skin (Jonathan Glazer, 2013)

Les créatures étranges du bestiaire fantastique nous invitent à percevoir la sexualité comme une tierce personne venant interférer dans notre rapport aux êtres qui nous entourent. Elle n’est ni nous-même, ni l’autre, elle se place en troisième composante remettant en question toute l’équation de notre rapport à un monde que l’on trouve tour à tour attirant et repoussant. Elle bouscule le « moi » et le « ça » psychanalytiques, l’intérieur et l’extérieur de soi pour entremêler attirance et répulsion. A la fin de ces quatre jours d’un festival, qui célèbre à sa façon les exhalaisons et les exaltations de l’été qui commence, on comprend qu’Anastasia et Léa ont conçu cette sixième édition comme un rite collectif. Comme deux flammes préservées du même feu sacré, l’érotisme et le fantastique cherchent à générer du mystère, non pas pour l’élucider, mais pour le perpétuer. Le raviver constamment sans doute par peur qu’en disparaissant, le mystère emporte avec lui une part de la beauté des choses, une part de notre désir.

Arkham

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