Dimanche 2 novembre le réalisateur sud-coréen Lee Sun-jin a animé lors du 9e Festival du Film Coréen à Paris une Master Class exceptionnelle. Un événement qui faisait suite à la présentation en avant première d’A Cappella (sortie le 19 novembre 2014). Durant deux heures il est revenu sur ses courts-métrages, dont trois ont été diffusés durant le festival, et sur son premier film. Une séance qui aura permis de dévoiler la vision du cinéma, l’influence de la photographie et le rapport aux acteurs de ce réalisateur très prometteur.

Vous n’avez pas fait d’études de cinéma. Pourquoi ?

Le cinéma n’était pas un rêve, il ne m’a pas vraiment marqué. Je voulais plutôt faire de la photographie. C’est par hasard que j’en suis arrivé là.

Pourquoi la photographie ?

Après le lycée je ne savais pas en quoi j’étais bon. J’aimais simplement prendre des photos. Je faisais des autoportraits et des photos de paysages. Je voulais surtout faire ce que d’autres ne faisaient pas et me démarquer. Me consacrer sur moi et faire des photos sur mes réflexions.

D’où est venue l’idée de faire des films ?

A l’université j’avais un ami qui préparait un film. En voyant les premières images je lui ai dis que je pouvais faire mieux que ça. Il m’a lancé le défi de le faire. Du coup je m’y suis attelé sans rien connaître du cinéma. On a tourné pendant trois jours et ça a été pour moi un pur bonheur. Après la fac de photographie j’ai postulé pour une des meilleurs universités de cinéma. En raison de mon manque de connaissance j’ai été recalé. Je me suis dis que je ne devrais peut-être pas recommencer des années d’étude mais être dans l’action et réaliser quelque chose tout de suite.

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Papa (2004) est le premier court-métrage diffusé durant le FFCP. Il traite d’un sujet dur. D’où est venue l’idée ?

Lorsque j’étais étudiant je faisais du bénévolat pour un organisme avec des autistes. Un jour je suis tombé sur une autiste qui se masturbait. J’ai été frappé par le fait qu’ils aient comme nous un désir sexuel. C’est le point de départ du court-métrage.

Vous êtes-vous documenté sur la question ?

Cet événement m’a fait me poser des questions donc logiquement j’ai voulu en parler avec des professionnels. Seulement ils se sont tous montrés réticent à en parler. Dans le film le père de la jeune autiste n’a personne vers qui se tourner pour y faire face et trouver une solution. On le voit c’est un sujet que les professionnels préfèrent éviter et cacher. C’est aussi pour cela que je montre les choses de façon cru. Si je choque c’est parce que je révèle ce que certains de veulent pas qu’on voit.

Le second court-métrage présenté est Sun’s (2006), plus soft que le précédent.

Pour moi les courts-métrages sont une école, une sorte d’examen qui permet de voir ce qu’on vaut avant de passer à la suite. Avec Papa, j’avais reçu beaucoup d’insultes. J’ai donc voulu faire quelque chose de différent. Je suis tombé par hasard sur une très belle photo d’une dame âgée sous la neige. Elle m’a fait penser à ma mère et je suis parti de ça.

Dans ce film on ressent dans la mise en scène l’influence de la photographie.

C’est drôle mais en fait cela n’était pas prévu. Pour ce film l’équipe avait oublié de prendre le matériel nécessaire pour tourner avec une caméra à l’épaule. On a donc du changer les plans et tourner de cette manière, en posant la caméra.

Vous avez un goût particulier pour la caméra à l’épaule ?

C’est surtout parce que souvent on doit tourner rapidement. Avec une caméra à l’épaule on peut enchaîner les scènes plus vite. Mais je l’utilise sans qu’elle soit brutale.

”J’espère faire des films qui me représentent”

Enemy’s Apple (2007) a surpris cette fois car il s’agit d’une comédie. Un film avec beaucoup d’humour, ce qu’on ne voit pas souvent chez vous.

Je voulais faire un dernier court-métrage assez différent avant de faire mon premier film commercial. Je voulais m’éloigner du côté sombre des autres films que j’avais réalisé et je me suis tourné vers la comédie. Tout en voulant encore faire réfléchir aux personnages et à ce qui les entoure.

Qu’elle est votre approche de la comédie ?

J’aime les comédies où les choses ne sont pas calculées. Où le hasard crée les éléments comiques.

Ici un policier et un ouvrier, s’affrontent après avoir été isolés d’une manifestation. D’où est venu cette histoire ?

En fait j’ai moi-même vécu les deux camps. Quand j’ai fais mon service militaire j’ai été à la place du policier. Et lorsque j’étais étudiant je me suis retrouvé dans des manifestations. J’ai eu cette idée pour le film parce qu’à l’époque il y avait des mouvements agricoles très durs. Les manifestants s’en prenaient directement à la police alors qu’en soit elle n’est pas l’ennemie. Je voulais donc qu’on prenne du recul des deux côtés.

Depuis une dizaine d’années est apparue une nouvelle vague du cinéma coréen indépendant avec des réalisateurs qui passent par les courts-métrages. Vous vous identifiez à ce mouvement ?

Pour l’instant j’ai 3-4 courts-métrages connus, et un long-métrage. Je n’ai pas encore vraiment d’appartenance. Je pense qu’il faudra attendre encore un peu pour voir où je me situe, dans quel courant. Mais j’espère faire des films qui me représentent.

A Cappella, votre premier long-métrage, traite de faits divers. Quelles ont été les recherches nécessaires ?

Il y a eu plusieurs faits divers similaires, le film ne se focalise pas sur un en particulier. C’est uniquement la source car le film ne reconstruit pas les faits. D’ailleurs d’autres films ont traité de ce sujet. Moi je ne voulais pas parler du passé mais plus de la suite, de la reconstruction. Mon but est de montrer une fille acculée, comme sur une falaise, prête à tomber. Je ne voulais pas non plus qu’il y ait un coup de théâtre avec la révélation mais plutôt varier entre le passé et le présent en fonction des émotions de cette fille. Je n’ai donc pas vraiment fait de recherches.

Avez-vous apporté des modifications au film au fur et à mesure ?

Dans les détails j’ai fait pas mal de changements sur le scénario durant le tournage mais pas sur la structure car le passé et le présent devaient être liés.

Comment s’est passée votre collaboration avec Chun Woo-hee, l’actrice principale, pour construire son personnage ?

De manière générale je ne dialogue pas beaucoup avec les acteurs. On parle surtout de l’atmosphère. Je leur demande leur opinion surtout pour voir si les avis divergent. Dans A Cappella, Chun Woo-hee, qui a déjà eu plusieurs rôles variés, avait peu de dialogues pour s’exprimer. Elle devait donc être son personnage. Nous avons surtout parlé de ça, des goûts de l’héroïne, des vêtements qu’elle porte…

Dans le film vous insistez sur la volonté du personnage d’Han Gong-ju d’apprendre la nage. Pourquoi ?

Elle le dit dans un dialogue. La nage est un moyen d’autodéfense pour elle, pour se sauver elle-même car elle ne peut pas revenir en arrière.

La musique a également beaucoup d’importance dans le film.

Je voulais qu’Han Gong-ju soit une fille assez forte, qui puisse se défendre. La musique est un outil qui peut la réconforter. C’est avec cela qu’elle arrive à s’exprimer. Cela la ramène aussi à sa solitude et montre que dans la vie elle n’a qu’elle pour se défendre. En voyant les autres filles de l’école chanter elle s’ouvre pour la première fois.

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© Dissidenz Films

Des cinéastes vous ont-ils influencés ?

Il y en a beaucoup en fait. Avant de faire A Cappella j’ai été particulièrement touché par l’univers de Lars von Trier. J’aime les réalisateurs qui dégagent beaucoup de couleurs.

Les prix reçus à Deauville (Prix du jury, Prix de la Critique Internationale et Prix du Public, remportés lors de la 16e édition du Festival du Film Asiatique de Deauville du 5 au 9 mars 2014) ont-ils changé quelque chose ?

Cela a surtout créé l’intérêt des gens pour le film. Par exemple, je ne sais pas si c’est directement lié, mais trois jours avant la sortie du film les salles ont demandé plus de copies. On a finit avec environ 200 copies et le distributeur était très satisfait.

Comment le film a-t-il été reçu en Corée ?

Les gens ont été assez tristes et solidaires.

Par rapport à votre expérience dans la photographie, comment se passe votre collaboration avec un directeur de la photographie sur vos films ?

En général je fais mon storyboard et j’en parle avec lui. Il me donne ses retours par rapport à ses connaissances et on finit par se rejoindre.

Comment un jeune réalisateur peut se lancer dans le cinéma par rapport à l’industrie coréenne actuelle et notamment après l’arrêt du screen quotas ?

Le contexte est difficile pour tout le monde. Le screen quotas a permis un renouveau du cinéma coréen il y a quelques années car il obligeait les salles à diffuser un certain nombre de films coréens. Avec la pression des américains il a été abandonné il y a peu. Mais la production continue, tout le monde fait des efforts pour sauver les films, et la décision finale revient aux spectateurs.

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