On a rencontré Éric Barbier, le réalisateur de LA PROMESSE DE L’AUBE. Il nous a parlé de sa passion pour cette oeuvre colossale de Romain Gary et de la façon dont il l’a abordée.

Le grand roman de Romain Gary « La Promesse de l’Aube » vient d’être porté à l’écran par le délicat réalisateur Éric Barbier. Rencontré lors de la présentation de son film au Festival International du Film d’Histoire de Pessac, il nous a parlé de sa passion pour l’écrivain et de son envie d’adapter ce roman au cinéma, de la relation universelle qui lie une mère à son fils et de la façon dont il a travaillé avec les acteurs.

Racontez-nous comment vous êtes arrivé sur ce projet ambitieux et si vous n’avez jamais été pris de doutes face au poids de l’œuvre de Romain Gary ?

– Éric Barbier : La réalisation du film m’a été proposée par les producteurs Eric Jehelmann et Philippe RousseletDiego Gary, le fils de Romain, avait demandé une adaptation au cinéma suite à la récente libération des droits. Le doute, je l’ai eu avant de commencer. Car avant de dire oui, j’ai quand même mouliné et pris du temps. Ce n’est que lorsque j’ai compris que la dynamique réelle de l’histoire, c’était la vengeance sociale d’un enfant qui venge sa mère pauvre, humiliée et qu’il voit souffrir, que j’ai compris que je pouvais m’emparer du livre. Je me suis dit que c’était un vrai moteur dramatique dans le cinéma, car l’angle du rapport mère-fils a été déclencheur pour moi. C’est aussi une histoire d’amour que j’ai construite d’un point de vue scénaristique comme tel au niveau dramaturgique, au sens où dans l’amour il y a des conflits, des remises en question, des doutes, des séparations, des retrouvailles. Le travail sur le film consistait à retrouver les émotions du livre de cet homme, pour lequel je me suis découvert une vraie passion. Sinon, je doute pendant le tournage et me demande sans cesse : est-ce que je raconte bien ? Tel plan est-il juste ? Est-ce que je fais bien mon travail pour traiter le sujet ?

Éric Barbier, réalisateur de La Promesse de l’Aube

 Diego Gary a-t-il lu le scénario, donné son avis, et peut-être fait preuve de censure ?

–  É.B : Je tenais à ce qu’il lise le scénario, car c’était important pour moi qu’il se dise qu’il y avait ce lien avec son père. Il est très chaleureux et m’a fait confiance. Le roman débute à Big Sur mais je l’ai remplacé par l’anecdote au Mexique racontée par Lesley Blank, la première femme de Gary, dans son livre “Romain un regard particulier”. Ce début était difficile pour lui parce que sa mère, c’est Jean Seberg. Mais je lui ai donné les arguments pour qu’il comprenne que c’était bien le livre qu’on évoquait et que cela me permettait de montrer que Lesley lisait le manuscrit, en tant qu’objet livre. Puis,  lorsque je suis allé à Wilno, dont les archives ont été ouvertes en 2014 au centenaire de la naissance de Romain Gary, je lui faisais part de mes découvertes. Le propre des livres de Gary, c’est qu’une grande part des situations ont été inventées, selon les chercheurs en littérature; on a ainsi découvert qu’il avait un frère aîné qui a vécu à Wilno et est mort malade à 20 ans à Dresde. Je suis tombé sur une lettre de Nina qui disait qu’elle voulait aller le voir. Avec ce nouvel axe, on peut aussi saisir son espèce d’obsession de tenir son fils et de le protéger contre tout.

Vous travaillez avec votre co-scénariste Marie Eynar, c’est important pour vous d’avoir un sparring partner ?

–  É.B : Sur un tel projet, qui a demandé 4 ans de développement dont 1 an 1/2 d’écriture, c’est important d’échanger avec quelqu’un qui fait des propositions. Il y avait aussi la difficulté d’enlever des choses, car il y plus de 800 situations dans le roman et à l’arrivée il y en a 120. Le choix est une réflexion commune et ce qui est intéressant c’est d’argumenter et ne pas être dans l’arbitraire. Je considère que les choix que j’ai faits sont ceux qui racontent le mieux ce qui me touche chez Gary ; c’est ma vision et ce qui m’émeut, car c’est un livre très drôle avec des aspects très sombres et mélancoliques. Par exemple je tenais aux scènes comiques et burlesques ; ainsi j’ai gardé pour Mariette le même esprit de comédie dans le film que dans le livre.

Ce n’est que lorsque j’ai compris que la dynamique réelle de l’histoire, c’est un enfant qui venge sa mère pauvre, humiliée et qu’il voit souffrir, que j’ai compris que je pouvais m’emparer du livre

Pouvez-vous nous parler du choix de la voix- off du film ?

 –  É.B : Je ne pouvais pas imaginer le film sans voix-off, car dès le début c’était très important pour moi de retrouver la langue et l’écriture de Romain Gary, qui a un regard distancié, très deuxième degré. II y a eu tout un aspect comique et ironique dans la voix que je voulais absolument garder. Paradoxalement sur des scènes dramatiques, il va avoir de l’humour noir et sur des scènes plus légères il va en faire le drame du siècle. Ce que je voulais, c’est que le spectateur se dise en entendant cette voix off – qui sont des extraits condensés du livre, parfois des raccourcis-: « ce que j’entends c’est le livre ».

Quelles ont été vos sources d’Inspiration ? 

–  É.B: Le travail d’adaptation de la fresque historique faite par Arthur Penn dans Little Big Man était intéressant, moins sur le cinéma et la manière de mettre en image que la découverte qu’il avait les mêmes problèmes que moi. C’est l’adaptation d’un très gros roman, le film de Penn commence en enfance avec une voix off, c’est un film picaresque où le héros va cheminant et rencontre des gens et il traverse sa vie avec des rendez-vous qui balisent son parcours.

Un amour inconditionnel entre une mère et son fils

Est-ce une bénédiction ou une malédiction d’avoir une mère comme ça ?

–  É.B : Ce n’est ni une malédiction, ni une bénédiction. Romain Gary disait que son roman n’était pas une ode seulement à sa mère mais à toutes les mères. Chacun se construit par défaut ou par excès avec des rapports compliqués ou pas à sa mère, parfois passionnels. C’est une histoire universelle entre un enfant et sa mère, sur la transmission et sur ce que nos parents nous donnent, mais aussi sur la dette et sur ce qu’on leur doit en grandissant. Tout le monde est touché par le roman car chacun y trouve une part de lui.

Le film est porté par Charlotte Gainsbourg, qui interprète la mère de Romain Gary : son choix a-t-il été une évidence ?

–  É.B : J’ai travaillé deux fois avec son compagnon Yvan Attal et j’avais très envie de travailler avec elle. Même s’il y avait aussi un écho personnel chez Charlotte, puisque sa famille du côté de son père a émigré en France vers la même période que Gary, elle n’a pas été une évidence. J’avais surtout besoin d’avoir de très bons acteurs, qui incarnent les personnages à des âges différents. Le personnage de Nina est très terrien et physique. L’image de Charlotte est légère et évanescente, elle parle doucement et n’a presque pas de corps, comme transparente. On a fait une lecture du scénario mais j’avais toujours cette réserve. Mais c’est une très grande actrice, qui a un imaginaire absolument extraordinaire et qui construit ses personnages sur des choses très intimes auxquelles un metteur en scène n’a pas accès.

J’ai compris que le corps était la chose la plus importante pour elle, car avant d’aborder la psychologie et l’histoire de son personnage, elle a parlé de son corps avec lequel elle ne pourrait pas jouer tel quel. Il y a eu un gros travail sur le maquillage, les costumes, la posture voûtée, les perruques, les prothèses sur le ventre et les seins pour que les choses ne se voient pas, mais elle a tout intégré. De mon point de vue, tous les éléments d’un film (décors, maquillage, costumes et lumière) doivent disparaître pour permettre à la cohérence de la forme d’être la plus proche du sujet, car si on les voit, on sort de l’histoire. J’étais impressionné parce que Charlotte disparaît complètement derrière le personnage, elle incarne Nina, sa violence et sa passion de façon extraordinaire.

C’est vous qui avez tenu à ce qu’elle parle en français avec un accent polonais ?

–  É.B : J’étais totalement contre l’accent, mais Charlotte me parlait de l’accent au couteau de sa grand-mère. Je pensais que ça ne marcherait jamais car les spectateurs projettent une image sur les acteurs. Mais elle est très têtue, elle a appris le polonais et l’accent. J’étais impressionné dès la première scène car elle a trouvé le bon dosage et l’équilibre parfait, pas du tout dans le ridicule. C’est aussi crédible car le début du film se passe en Pologne et l’accent s’inscrit dans l’histoire.

Charlotte Gainsbourg est Nina, la mère de Romain Gary

Comment avez-vous travaillé pour rendre le lien indicible entre les trois acteurs qui incarnent Romain Gary (Pawel Puchalski de 8 à 10 ans, Nemo Schiffman de 14 à 16 ans puis Pierre Niney)?

–  É.B : J’étais dégagé de la ressemblance physique entre les acteurs car c’est l’adaptation d’un roman et non un biopic. C’est une histoire totalement inventée de Gary et de sa mère avec des éléments biographiques. Comme tous les grands écrivains qui partent de choses très intimes et transforment la réalité, la condensent, l’inventent et la dramatisent. Le lien entre les enfants était donc naturel. La difficulté pour moi était de passer d’un enfant à un adulte, avec qui on ne travaille pas de la même manière. Car un enfant acteur n’a pas la mémoire de ses émotions mais des émotions plus réelles qu’on doit saisir. C’est surtout Charlotte qui dirigeait Pawel dans les scènes avec des improvisations, car j’avais demandé qu’il n’apprenne pas son texte.

Un acteur adulte retrouve les émotions qu’il a vécues et gardées en mémoire et va les recréer et les reconstruire. Pierre Niney, tout comme Charlotte, a cette capacité à aller chercher des choses profondes qui sortent de loin mais on ne sait pas d’où et on sent qu’il y a des bouts de peau qui partent quand il joue. Les acteurs ne se sont pas rencontrés pour travailler, je voulais préserver l’enfant, garder des choses naturel et intuitives. Mais Pierre, en vrai bourreau de travail qui cherche, m’a demandé à voir les premiers rushes que j’ai commencé à tourner les 4 premières semaines avec Pawel ; il a passé des heures à le regarder, et je ne sais pas ce qu’il a pris ou regardé pour son propre travail d’acteur. Quant au passage de la rondeur adolescente de Nemo à Pierre plus sec, cela donnait aussi des étapes de temps qui faisait accepter les ruptures.

La musique du film écrite par Max Richter donne parfois l’impression déconcertante d’être dans la série The Leftovers : pourquoi ce choix ?

–  É.B: Oui, on reconnait son écriture ! J’ai écrit le scénario en écoutant tous les albums chez Deutsch Gramophone de Max Richter (qui est surtout compositeur de musique contemporaine et fait très peu de séries). Il y avait exactement la même mélancolie dans sa musique que celle que je ressentais dans le livre de Romain Gary. A partir de là, j’ai fait monter les extraits de ses albums, et il a retravaillé les musiques pour qu’elles soient dans le rythme du film.

Vous dites ne pas lire les critiques, pour quelles raisons ?

–  É.B : Les bonnes critiques sont des constructions sur un objet, c’est presque déjà un objet à part. J’aime surtout parler de mon film et sur ma façon de travailler. La critique, c’est un autre système avec parfois des règlements de comptes ou des choses péremptoires. Et puis le film est fini, on est déjà sur d’autres projets. D’ailleurs, mon prochain projet est l’adaptation de “Petit Pays”, le livre de Gaël Faye, qui a aussi beaucoup à voir avec la Promesse de L’aube. C’est passionnant, on se voit et je partage avec lui le scénario mais il n’intervient pas. Je vais tourner cet été, c’est encore un film avec des enfants, avec lesquels j’adore travailler.

Propos recueillis par Sylvie-Noëlle

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