Après son documenteur-hommage à George Méliès, La Rage du démon, Fabien Delage continue à brouiller les repères du réel et de la fiction avec COLD GROUND, un found footage enneigé. Un exercice horrifique assez rare en France pour éveiller notre curiosité.

Comment le projet vous est venu à l’esprit ?

Fabien Delage : En 2012, j’ai crée la web-série Dead Crossroads, le concept était d’explorer des lieux hantés en France. J’avais choisi le traitement “documenteur” proche de Grave Encounters ou du Projet Blair Witch, ce qui impliquait donc déjà une esthétique et un esprit found footage. Après la saison 2 de la série, avec mon chef opérateur Geoffrey Blandin, nous cherchions une idée de long-métrage pour poursuivre dans cette direction, et d’une certaine façon rentabiliser cette expérience. Parmi toutes les possibilités qu’offrent le genre horrifique, j’ai toujours eu une tendresse particulière pour les récits de créatures légendaires tels que Bigfoot ou le Yéti. On a donc choisi d’imaginer une histoire qui se déroulerait dans les Alpes, sur les lieux que nous avions repérés pour un épisode de Dead Crossroads.

Le film se déroule en 1976, pourquoi cette époque ?

F.B : J’aimais l’idée de jouer sur le côté rétro du cinéma d’horreur, délester le récit des avancées technologiques d’aujourd’hui afin de revenir à des angoisses plus basiques, plus viscérales. En 1976, en était en pleine vague “green horror” avec des films comme Sasquatch, The Legend of Bigfoot (Ed Ragozzino,1976) ou Creature from Black Lake (Joy N. Houck Jr, 1976), où l’humain se retrouve dépassé par les mystères et les forces de la nature. Nous nous sommes amusés à tourner COLD GROUND comme s’il faisait partie de sa lignée de films, comme s’il datait de cette époque.

Le tournage n’a pas dû être de tout repos.

F.B : Effectivement, on avait un budget très modeste, on était moins d’une vingtaine dans l’équipe pour seulement dix jours de tournage. Une partie de l’équipe était déjà présente sur place en amont pour faire le découpage en fonction des lieux, mais il y avait pas autant de neige qu’espéré là où nous comptions tournés initialement. Alors on a décalé le lieu de tournage en altitude. On cherchait de la neige, on en a eu ! Elle a recouvert les props (accessoires de practical effects) de David Scherer, qui a été contraint de rapatrier son matériel et de travailler à l’arrière d’un camion. Un camion qu’on a dû abandonner par la suite, car il ne voulait plus redémarrer.

L’affiche signée Justin Osbourne, qu’on imagine bien affichée au fronton des cinémas de quartier des années 70.

Vous évoquez les practical effects du film, mais vous avez également eu recours aux trucages numériques. Comment les avez-vous intégrés au format du found footage ?

F.B : Pour la scène de l’avalanche, on ne pouvait pas faire autrement qu’avec des CGI. C’était un risque de faire surgir des CGI dans une image qui doit apparaître rugueuse et rétro, mais je trouve que le résultat passe bien, parce que tout se passe très vite. Le but était de mettre les spectateurs dans la même position que les personnages, qui n’ont pas le temps de comprendre ce qu’il leur arrive. On a également retravaillé l’image pour gommer les éléments polluants dans le décor, et garantir l’impression que le groupe progresse dans une zone sauvage loin de la civilisation. Mais sinon, on a privilégié les practical effects, notamment dans l’apparition des créatures, afin qu’elles s’inscrivent dans la lignée des monstres du green horror des années soixante-dix.

On remarque également un travail important sur les voix et sur la cohabitation entre les langues française et anglaise.

F.B : Tous les comédiens avaient un micro HF très discret sur le tournage, on demandait également à chacun de refaire à chaque fois une prise pour le son dans la foulée, pour rester dans l’humeur du tournage. Puis on a rattrapé quelques détails en post-synchro. Quant au fait que les personnages parlent tantôt français, tantôt anglais, c’est à la fois une question de réalisme dans le récit et une question d’exploitation pour le film. COLD GROUND a été avant tout pensé pour le marché américain, la langue anglaise, et plus largement la culture américaine, devait donc être présente dans les dialogues,. D’où le fait qu’on évoque “The Snippy Case” un fait divers étrange qui a réellement troublé les USA, et qu’une affaire de bétail décimé parle davantage à un public américain portant en lui la culture du territoire sauvage.

Le found footage implique également un travail particulier sur le temps ?

F.B : Oui, il existe une temporalité propre au genre, en 1h20, il faut retranscrire la progression du voyage, tout en travaillant sur la montée de la tension. Ce qu’on voit à l’écran est censé être ce que les personnages ont filmé, or, il faut garder à l’esprit qu’en 1976, ils n’ont pas à disposition un arsenal numérique qui leur permettrait de filmer autant qu’ils le veulent. Cet aspect technique justifie la disposition des scènes, le déroulement du récit assez ramassé, tout en jouant sur les différences de tension propres au found footage, où les phases d’urgence, d’angoisse et de questions de survie succèdent aux phases plus calmes où les personnages marchent, discutent et découvrent le paysage autour d’eux.
Ce qu’il est important de préciser, c’est que ce travail sur le temps, sur une tension progressive, sert avant tout à installer le froid comme menace impitoyable. Il y a bien entendu un élément surnaturel qui menace les protagonistes, mais avant même leur apparition, le spectateur doit sentir le danger du froid. J’ai personnellement été traumatisé par le téléfilm américain Snowbound (Christian Duguay, 1994), où un couple se perdait dans l’Idaho pendant une tempête de neige.

Avec La Rage du démon et Cold Ground, on voit que vous explorez des voies ludiques pour la fiction.

F.B : J’aime les formes comme le mondo, le documentaire sensationnaliste et le found footage. J’aime travailler sur ces codes, c’est à la fois un amusement technique et un jeu sur ce qu’on attend habituellement de la fiction.

Quels sont vos conseils en matière de films d’horreur ?

F.B : Pour se mettre dans la même ambiance que COLD GROUND, je conseillerais Legend of the body creek (Charles B. Pierce, 1972) et Snowbeast (Herb Wallerstein, 1977). Ça fait un triple programme sympa à regarder confortablement installé dans son canapé, pendant que les personnages vivent des trips survivalistes extrêmes.

COLD GROUND est disponible depuis le 3 septembre 2018 en VOD et le 2 octobre en DVD et Blu-ray.

 

Propos recueillis par Arkham

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