Parmi la diversité des films présentés cette année au Festival du film coréen à Paris, A MIDSUMMER’S FANTASIA est de ceux qui ont su attiser notre intérêt. Non pas sans défaut mais capable d’offrir une réelle proposition cinématographique, riche et personnelle. Nous avons eu l’occasion de rencontrer son réalisateur Jang Kun-jae pour qu’il nous en dise davantage sur l’approche atypique de son film, composé de deux parties bien distinctes, et sur la manière dont il a pu le mettre en place, à l’heure où le cinéma indépendant connait de grandes difficultés de production.

 

Votre film A MIDSUMMER’S FANTASIA est né d’une commande du Festival International du Film de Nara. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

– Jang Kun-jae : Avant A MIDSUMMER’S FANTASIA j’ai réalisé un film qui s’appelle Sleepless Night (2012) qui m’a permis d’aller au Festival de Nara pour le présenter. C’est là que j’ai rencontré la présidente du festival, Naomi Kawase, qui m’a proposé ce projet. J’ai donc accepté d’aller rencontrer les habitants de la ville de Gojô, située dans la préfecture de Nara au Japon, et c’est en recueillant leurs différents témoignages que j’ai commencé à écrire le scénario d’A MIDSUMMER’S FANTASIA.

Donc ce que l’on voit à l’image, dans la première partie du film, c’est une sorte de reproduction de votre propre repérage.

– J.K : Oui exactement. Mais ce n’est pas une retranscription exacte. J’ai essayé de mettre une trame, de romancer l’histoire.

a midsummer's fantasia

Le film est donc composé de deux parties, d’abord une sous la forme d’un documentaire en noir et blanc, puis l’autre sous la forme d’une fiction en couleur. Pourquoi avoir fait ce choix ?

– J.K : En fait quand je suis allé visiter la ville la première fois, l’idée de filmer en noir et blanc m’est venue naturellement. Avec les échanges que j’ai pu avoir avec les habitants, il s’est formé dans ma tête une sorte de photographie de tout ce lieu. Je trouvais que ça collait vraiment bien avec le noir et blanc. De plus, je représente là une ville un peu morte, arrêtée dans le temps. Pour la deuxième partie, j’ai voulu, avec les deux jeunes qui déambules dans la ville, revitaliser le lieu. D’où la nécessité d’avoir des couleurs assez clinquantes pour cette partie.

Plus précisément en terme de réalisation, de mise en scène, il y a deux méthodes qui s’opposent en quelque sorte.

– J.K : Oui c’est vrai. Mais je pense même que cela va plus loin. En fait lors du tournage de la partie documentaire c’était déjà la deuxième fois que je venais dans cette ville, et j’avais donc un scénario. J’ai demandé aux habitants de répondre à des questions que j’avais déjà posé. Donc la réalisation évoque le documentaire mais sur le tournage ça a été joué comme avec de vrais acteurs. Alors que pour la deuxième partie c’est l’inverse. C’est une histoire de fiction mais que j’ai filmé plutôt dans l’improvisation, sans scénario.

Vous voulez dire qu’il y a eu deux étapes de tournage ?

– J.K : Oui j’ai vraiment tourné dans l’ordre du film. La partie 1. Puis une pause. Et j’ai filmé ensuite la partie 2.

Dans cette partie documentaire il y a un plan très intéressant, avec des miroirs posés sur un poteau qui permettent de voir les acteurs, avant qu’ils entrent dans le champs, puis lorsqu’ils sont dans le champ, et enfin s’éloigner dans un hors champ. C’est un plan assez remarquable et pourtant très simple.

– J.K : En fait il faut savoir qu’on a tourné en 11 jours. Donc tout ce qu’il y a dans le film c’est vraiment ce qu’on a tourné sur place, sur le moment. Il n’y a pas beaucoup de fioritures, de choses ajoutées pendant le montage. Et on a eu en effet la chance d’avoir des moments un peu magiques comme ça pendant ce tournage. D’autant plus que le film a été fait sans story-board, sans rien de prédéfini. Donc à chaque séquence on réfléchissait avec quelle technique la scène collerait le mieux. Ca a surtout été fait sur le vif en fait.

Par rapport au travail noir et blanc / couleur, comment avez-vous abordé cela sur le tournage ?

– J.K : J’ai donc commencé à filmer en noir et blanc, puis en couleur. Pendant la période de production j’ai vraiment travaillé avec mon directeur de la photographie pour essayer de trouver le noir et blanc que je voulais. Il a fallu utiliser tout de même beaucoup de filtres. De même pour la deuxième, il fallait vraiment accentuer les couleurs pour obtenir ce que je désirais.

”C’est devenu difficile de survivre aujourd’hui pour les réalisateurs de cinéma indépendant.”

En mettant dans le film des personnages coréens avec des japonais, il y a la question de la langue qui se pose. Pourquoi avoir représenté ces deux pays ?

– J.K : Il n’y a pas vraiment de message derrière. C’est surtout que le projet m’a été proposé par Naomi Kawase, qui est japonaise. Comme je voulais raconter une histoire d’amour, je me suis dis qu’en mettant en scène un japonais et une coréenne, et donc d’avoir une équipe coréenne et japonaise, ça nous permettait de vraiment réaliser le film ensemble.

Avec ces deux parties, vous pourriez en développer une à part entière, faire de la romance un autre long-métrage par exemple ?

– J.K : En fait je ne me suis jamais posé la question. Pour moi l’un ne va pas sans l’autre. Bien que distinctes, les deux parties forment un tout. Cela serait comme de me demander ce que je préfère boire dans le café au lait. Les deux vont ensemble.

Parlez-nous du cinéma actuel en Corée et de votre sentiment.

– J.K : En ce moment l’industrie en Corée est hyper commerciale. Le monopole est aux grosses boîtes de production et de distribution. C’est devenu difficile pour les réalisateurs de cinéma indépendant de survivre dans ce monde là. De même pour les petites salles d’art et essai qui disparaissent. Et j’ai l’impression qu’en général les festivals étrangers ne présentent de la Corée que des polars et des films noirs. C’est dommage car ça limite la vision des occidentaux. D’autant que le cinéma actuel est aussi le reflet de la société en Corée, qui bouge beaucoup en ce moment.

Vous devez donc être plutôt satisfait de la programmation du FFCP qui est très diversifiée cette année.

– J.K : Oui elle est très intéressante car il y a vraiment de tout. Ca va des gros films comme Veteran ou Assassination, jusqu’au film de série B avec Scary House. C’est très diversifié et c’est une bonne représentation de la tendance actuelle du cinéma. Mais je ne dis pas ça parce que mon film en fait partie évidemment ! (rire)

Au niveau de la distribution en Corée que vous évoquiez, avez vous connu des difficultés pour sortir votre film ? Et quelle a été sa réception ?

– J.K : Pour un film de ce genre, A MIDSUMMER’S FANTASIA a eu un assez bon succès. Il a été distribué dans 46 salles et est resté à l’affiche pendant 12 semaines. Au final il y a eu environ 35.000 spectateurs, ce qui est une sorte de record pour une film de ce genre cette année. En y repensant j’ai vraiment de la chance.

Du coup avez-vous déjà d’autres projets pour la suite ?

– J.K : Je n’ai pas encore d’idée en fait. Je ne sais pas ce que je vais faire comme prochain film. Donc je vais surtout essayer de me reposer et de me vider la tête.

Propos recueillis par Pierre Siclier

FESTIVAL DU FILM CORÉEN A PARIS 2015
CRITIQUES

A MIDSUMMER’S FANTASIA, de Jang Kun-jae
– ALICE IN EARNESTLAND, de Gooc-jin Ahn
ASSASSINATION, de Dong-hoon Choi
END OF WINTER, de Kim Dae-hwan
ISLAND, de Park Jin-seong
SPELLBOUND, de Hwang In-ho
VETERAN, de Ryoo Seung-wan

INTERVIEWS

Interview de Jang Kun-jae, réalisateur d’A MIDSUMMER’S FANTASIA

Interview de Kim Dae-hwan, réalisateur d’END OF WINTER