En France, les amateurs de cinéma asiatique les avaient certainement découverts en 2001 avec Musa, la princesse du désert (film sino-coréen). Après quinze ans, le réalisateur Kim Sung-soo et l’acteur  se sont retrouvés pour la quatrième fois avec Asura : The City of Madness (notre critique ici). Un film noir où se mêle police et politique corrompues comme sait si bien le faire le cinéma coréen, qu’ils sont venus présenter lors du 11e Festival du film coréen à Paris. Ensemble, ils reviennent sur leurs collaborations, sur la longue période d’inactivité du réalisateur et surtout sur la complexité du personnage principal d’Asura, qui navigue constamment entre le bon et le mauvais.

 

image du film ASURA : THE CITY OF MADNESSAvec Asura il s’agit de votre quatrième collaboration. La dernière remonte à près de 15 ans.

Kim Sung-soo : C’est vrai, quand on y pense, 15 ans c’est une longue période. Mais étonnamment c’est passé plutôt vite. Woo-sun est un peu mon premier client, donc c’est quelqu’un avec qui j’ai toujours envie de travailler.

Jung Woo-sun : On a l’impression d’avoir pris chacun nos chemins au fil des années avant de se retrouver. Mais malgré le temps qui est passé, c’est comme si on ne s’était jamais quitté.

 

Kim Sung-soo, vous avez passé dix ans sans tourner entre 2003 et 2013. Pour quelles raisons ?

K.S.s : Durant cette période j’ai fait beaucoup d’autres choses. Du business en Chine, j’ai monté ma boîte de production, j’ai enseigné à l’université… Je voulais faire plusieurs choses à la fois, je pense par ambition. Mais en ayant autant de casquettes, je me suis rendu compte que je n’étais pas forcément très bon dans tous ces domaines. Cela m’a pris 10 ans pour me recentrer et revenir à mon propre plaisir ; la réalisation.

 

On retrouve souvent en Corée des acteurs qui alternent des rôles et des genres très différents. Vous avez cette possibilité de ne pas être réduits à une seule image ?

K.S.s : En tant que réalisateur, j’ai toujours pour idée de choisir un acteur par rapport à l’image qu’il véhicule. Mais parfois pour le faire justement travailler dans un autre registre. C’est ce que j’ai fait sur le casting d’Asura. Pour certains acteurs, j’ai voulu garder leur image, tandis que pour d’autres il s’agissait plutôt de la casser et de prendre une autre direction.

J.W.s : Moi je pense qu’un acteur est comme de l’eau. Selon le récipient dans lequel on le met, il change de forme. L’eau est quelque chose de difficile à tenir dans les mains. En fonction du réalisateur qu’on a en face, on peut donc avoir des résultats différents. C’est pourquoi je ne veux pas être cantonné à une image et à un type de rôle. Et avec Kim Sung-soo, cette synergie qu’on a ensemble vient du fait que j’ai une pleine confiance en lui pour atteindre cela.

 

image du film asuraLe personnage principal qu’interprète Woo-sun est un antihéros qui ne parvient jamais à prendre de décisions. C’est un personnage finalement bien plus complexe que le scénario pouvait annoncer.

K.S.s : Je pense que ce personnage de Han est un peu à l’image de ce que j’étais avant. J’avais envie de faire des bons films, et aussi des films à grand succès. Je faisais quelque chose de bien un jour, et j’avais l’impression de faire quelque chose de mal le lendemain. J’ai essayé de confronter ces deux idées opposées à chaque fois dans le film. Tout est question de décision et cela se retrouve avec ce personnage. Quand je l’ai créé, je ne voulais pas qu’on puisse le définir comme un gentil ou un méchant. Que le spectateur soit toujours dans le doute et n’ait pas facilement de l’empathie pour lui. Mais en même temps, par ce doute constant, cela laisse une porte ouverte.

J.W.s : Quand j’interprète ce genre de rôle, le plus simple pour moi est de chercher la compréhension du public. La difficulté ici vient du fait qu’Han ne sait pas lui-même comment est son caractère. Donc finalement il n’a même plus été question de chercher à convaincre le public du type de protagoniste qu’il observe, puisqu’il reste une inconnue totale. Ça en fait un personnage complexe et difficile à jouer. Après, pour la question de la morale, il faut comprendre que ce personnage vit dans une ville fictive, remplie de criminels, où on dit que le mal est normal. Donc forcément il en vient à perdre toute valeur du mal.

 

Finalement il reste très humain.

J.W.s : Oui on pourrait même penser qu’il est comme nous. On est toujours à se demander si on a fait les bons choix. Et on a tendance à se persuader qu’on a pris les bonnes décisions. Mais si on observait les choses de manière plus objective, on serait surement très surpris. Donc Han est un peu un miroir de cela.

 

C’est une forme d’originalité pour un genre habitué à respecter certains codes dans son écriture.

K.S.s : Effectivement dans un film de ce genre, on a généralement des histoires bien ficelées, qui se développent de manière à obtenir une certaine fin. Je voulais éviter que les situations présentées tombent dans les stéréotypes du film noir. M’éloigner de l’idée que chaque scène est construite pour amener la suivante. Asura a quand même tous les ingrédients pour être un film noir classique, mais je voulais avoir une approche différente. Cela passe par l’histoire et son évolution, comme une série d’épisodes narratifs, mais aussi par rapport au personnage principal, que j’ai pensé différemment. D’habitude un personnage a un objectif et évolue durant le film jusqu’à l’atteindre. Là, Han se confronte à des choses inattendues et s’il doit toujours réagir aux situations, il ne peut finalement que les subir. Il est donc davantage dans la soumission que dans l’action.

 

image du film ASURA : THE CITY OF MADNESSIl y aura quand même une réaction de sa part à la fin. Mais elle apparaît presque incontrôlée, non ?

K.S.s : Oui. En fait, après avoir terminé le film, je me suis rendu compte que j’avais tout construit dans le but d’avoir cette séquence finale. Ce personnage ne prend pas de décision, mais au bout du compte, quand il ne peut plus rien faire et qu’il se retrouve dos au mur, il devient agressif. C’est comme un chien qui mord son maître. Il se rebelle, enfin, dans cette maison funérailles, en mettant tous ses adversaires dans le même endroit pour créer une forme de chaos. Ce n’est pas quelque chose qu’il a forcément réfléchi ni anticipé, c’est vraiment quelque chose d’instinctif car il est question de survie.

 

Jusqu’au bout vous avez donc une vision très sombre du monde.

K.S.s : Mais vous savez, je suis persuadé que dans notre monde ce sont les méchants qui dirigent. C’est la loi du plus fort. Bien sûr dans les films les gentils gagnent. Mais dans la vraie vie, ce n’est pas comme ça. Les gens qui gouvernent disent toujours au peuple comment se comporter, qu’il faut être bon et honnête. Evidemment c’est une manière de les dominer et de les soumettre. Autour de moi, dans la vraie vie, je n’ai jamais vu un gentil vraiment gagner.

Propos recueillis par Pierre Siclier au Festival du film coréen à Paris 2016