Ce n’est pas tous les jours qu’on tombe sur une de ses idoles. Encore moins en interview. Peut-être l’une des figures les plus importantes du Nouveau cinéma coréen, Lee Chang-dong est un artiste aux multiples casquettes qui a su imposer son cinéma viscéral et naturaliste à travers des chefs d’œuvres tels qu’Oasis et Poetry.

Après huit ans d’absence, l’ex-ministre/scénariste/écrivain/réalisateur jouit désormais d’une reconnaissance critique indiscutable, à la fois invité pour une rétrospective en son honneur à la Cinémathèque et auteur de Burning (découvrez notre critique) qui sort en salles le 29 août prochain. Si le film est reparti bredouille de Cannes, ce drame sur la jeunesse abandonnée de Corée a fait l’unanimité tant pour sa richesse thématique que sa force émotionnelle. Retour avec le cinéaste sur sa passion des acteurs et sur l’état de son pays.

Steven Yeun est mort brutalement dans The Walking Dead. Je voulais savoir si vous l’aviez engagé pour le faire souffrir un peu plus ?

Lee Chang-dong : En fait, avant de l’avoir sur mon film, je ne l’avais pas vu dans The Walking Dead. Il y a beaucoup de fans de la série en Corée mais je ne l’avais jamais regardé. Je n’avais vu Steven que dans Okja de Boon-Joon-Ho.

Je ne dirai pas quel est son sort à la fin mais c’est un personnage très mystérieux : qu’est-ce qui vous a plu chez Yeun en particulier ?

En fait oui, il a ce côté mystérieux qui le rend gentil, sympathique mais qui ne tient pas finalement quand on scrute un peu mieux. D’apparence, il a ce côté un peu… un peu antagoniste. En réfléchissant, en me demandant si j’allais l’avoir dans mon casting, je me rappelle c’était à Londres, je l’avais appelé et il me disait que deux jours plus tard, il venait en Corée pour un événement hollywoodien et c’est comme ça que pendant trois soirs de suite, je l’ai vu tous les jours. Il n’avait pas encore lu le scénario car je voulais juste le rencontrer mais il avait déjà lu la nouvelle sur laquelle est basée le film. Je me suis rendu compte qu’il comprenait ce que ressentait le personnage de Ben. Surtout la vacuité et le sentiment que Ben connaît. C’est quelque chose qu’il avait déjà assimilé chez lui puisque ça le caractérise totalement en tant que personnage.Vous êtes connu pour être un directeur d’acteur exigeant qui demande beaucoup à ses acteurs. Est-ce que sur ce film il y a eu une évolution dans votre méthode ? Est-ce qu’un acteur a été plus sollicité que les autres ?

(Silence réflexif) Moi je suis difficile ? Je suis exigeant ? Je ne pensais pas. Je ne crois pas. Effectivement quand je demande quelque chose auprès de mes acteurs, ça peut paraître quelque chose d’un peu difficile. Je les dirige pas de façon précise dans le sens où je leur dis « fais ci, fais ça ». En fait, je leur demande de ressentir les émotions telles qu’ils peuvent les recevoir. Donc on ne fait pas beaucoup de répétitions parce que j’ai peur de les épuiser et d’obtenir des émotions un peu artificielles, qui soient trop figées. J’essaie de rester dans les sentiments de la première fois comme quand on perçoit quelque chose sur le moment. Je veux plutôt capturer ce genre d’impression devant la caméra. Je dialogue beaucoup avec mes acteurs en fait, c’est comme ça que je les dirige.

Parce qu’il y avait cette histoire sur Secret Sunshine où l’actrice regardait à côté de la caméra dans un plan et en fait elle vous regardait, vous. Parce que vous étiez Dieu, comme elle devait haïr Dieu dans le film.

Non en réalité c’est parce qu’effectivement, dans Secret Sunshine, je pense que l’actrice (Jeon Do-yeon, ndlr) attendait des directions très précises de ma part. Par exemple, comme la tonalité de la voix : comment doit-elle hurler, l’expression qu’elle doit montrer etc. Mais en fait, pour moi, c’est pas ça la direction d’acteur. En tant que réalisateur, ça me suffisait qu’elle ressente ce que le personnage devait ressentir mais à chaque fois pour les scènes, c’était très difficile pour elle et je pense que c’est la raison pour laquelle ce devait être éprouvant. Elle en devenait énervée et je pense que ça l’a aidée finalement de tourner en me regardant car sa colère était dirigée vers moi. Pas parce que j’étais Dieu mais ça l’a aidée à se défouler. Par exemple, sur Secret Sunshine, il y a une scène où le personnage féminin doit se faire couper les cheveux chez le coiffeur. Pendant ce temps, on entend des dames qui parlent d’elles et elles ne savent pas qu’elle est là. On la voit vraiment très énervée. En réalité, pour vous dire l’anecdote du tournage, toute l’équipe devait être là pour 20h et je l’ai faite attendre pendant 3h parce que je répétais avec les non professionnels du quartier qui ne sont pas des actrices. Je les ai entraînées, j’ai corrigé tous leurs dialogues, les choses qu’elles devaient dire, les ragots sur le personnage principal et quand je parlais de direction d’acteur tout à l’heure, ça dépend des acteurs que j’ai en face de moi. Quand j’ai de grands acteurs comme Jeon Do-yeon ou Song Kang-ho, je leur demande simplement d’éprouver ces émotions ou ces sentiments : ça me convient. Mais pour des non-professionnels, en leur disant simplement de livrer les émotions qui les traversent, c’est pas possible. À ce moment-là, on répète beaucoup, on corrige les phrases, les mots un à un. Là, ça dure 3h. J’ai fait venir Jeon Do-yeon à 20h mais c’est seulement à 23h qu’on a commencé à tourner. Quand elle est arrivée sur le tournage, elle était déjà très très en colère. Quand on voit dans le film son expression, bien sûr c’est une actrice mais ça fait partie de son sentiment qui était vraiment très énervé. Oui parce qu’aussi je ne lui ai pas adressé la parole pendant 3h, occupé avec les figurants à leur expliquer les scènes sans prendre soin d’elle. C’était tout de même une scène facile où il n’y avait rien de plus à expliquer mais même malgré ça, je comprends que ça ait du être agaçant pour elle.Changement de sujet. Il y a une thématique que je retrouve beaucoup dans vos films y compris Burning. Vos personnages ne sont jamais innocents mais vous montrez toujours qu’ils sont le produit d’une société. Pourquoi la figure de l’homme isolé face au Monde vous fascine tant ?

Oui tout à fait, ça me fascine. Dans Burning, c’est un jeune homme face au Monde. En plus, ce n’est pas n’importe quel jeune : c’est un aspirant écrivain qui est très sensible donc il observe le monde qui l’entoure. Il cherche constamment une histoire à raconter. Il réfléchit beaucoup. Comme ce film parle énormément du mystère de la vie ou du Monde, le personnage cherche constamment quelque chose qui l’entoure et en est à l’affût.

Même si votre style visuel et narratif est très simple, on sent toujours une colère sourde à l’intérieur. En tant qu’ancien ministre, écrivain et réalisateur, qu’est-ce qui vous indigne dans la société coréenne actuelle ?

Il y a toujours eu dans le passé beaucoup de problèmes dans le Monde dans lequel on vit. Aujourd’hui, la grande différence par rapport au passé c’est que ces problèmes-là sont cachés. Ils sont invisibles. Il y a toujours eu des problèmes et il y en a toujours : les inégalités, l’injustice etc. Malheureusement avec le temps, ces problèmes se sont aggravés mais vu de l’extérieur, on a l’impression qu’on vit dans un monde chic avec une vie beaucoup plus pratique. En fait, on se comporte comme si de rien n’était. Comme si tout allait bien. Le problème de nos jours c’est qu’on ne sait pas contre qui ou contre quoi on se bat. C’est pour ça que le monde ressemble à une grande énigme ou un grand mystère. On a l’impression que ce n’est pas le monde qui ne va pas mais moi-même, soi-même. On ressent donc une forme d’impuissance par rapport à ça et qui nourrit une colère grandissante au fond de nous.C’est vrai que vous avez autopsié la vieillesse, la classe moyenne, les policiers, la condition des handicapés, les dépressifs et maintenant la jeunesse. Je me demandais si pour compléter ce portrait coréen vous alliez vous diriger vers des figures de pouvoir maintenant ?

(Rire) Ça peut paraître intéressant les figures qui ont le pouvoir mais je pense que ce ne serait pas marrant. Parce que les propriétés de ce qui caractérise la puissance sont tellement simplistes.

Même un portrait de Kim Jong-un ?

Trop dangereux.

Ou Park Geun-hye, l’ancienne présidente sud-coréenne ?

(Lee Chang-dong se contente d’un simple signe de tête négatif.)

Vous avez déjà votre prochain film en tête ?

Oui. Dans ma tête, j’ai plusieurs projets qui ont commencé à se concevoir avant Burning. J’en ai plusieurs mais je ne sais pas par lequel je vais commencer.

Burning de Lee Chang-dong est en salles à partir du 29 août.

Julien Homère

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