Cette année, le Festival du film coréen à Paris a décidé de mettre à l’honneur de sa 11e édition la jeune réalisatrice Yoon Ga-eun. Un choix d’autant plus pertinent qu’avec son long-métrage The World Of Us (notre critique ici), la cinéaste propose un regard plus ou moins inédit dans le cinéma coréen ; celui de l’enfance, vue par les yeux des enfants. Au travers de ses trois courts-métrages (, et ) et de son premier long, elle dresse un portrait passionnant où se mêlent l’innocence, la naïveté de la jeunesse et ses petits drames. Sa rencontre était donc d’autant plus attendue. Souriante, très expressive, s’adressant à nous avec de grands gestes et un regard attendrissant, c’est une femme lumineuse, à l’image de ses films, que nous avons rencontré.

 

The Taste of Salvia de YOON GA-EUN

The Taste of Salvia

Si je ne me trompe pas, The World Of Us est en fait une version longue de votre premier court-métrage The Taste of Salvia.

Oui tout à fait. En fait l’histoire que je voulais raconter depuis toujours, c’était celle de The World Of Us. Donc quand j’ai fait The Tast of Salvia, c’était en quelque sorte un test, une ébauche de ce que j’avais en tête. Et dès que j’ai eu la possibilité de réaliser mon premier long ce fut logiquement pour enfin aller au bout.

 

Et ce n’était pas possible de poursuivre cette histoire d’amitié entre deux enfants dès vos courts-métrages suivant ?

En fait j’ai commencé mes études de cinéma assez tard, à l’âge de 28 ans. J’ai pu entrer dans une école de cinéma après le tournage de The Taste of Salvia. C’était une période de ma vie où je réfléchissais énormément par rapport à ce dont je pouvais traiter. Donc je ne voulais pas rester cantonnée à la même histoire, mais poursuivre mon expérimentation.

Guest de YOON GA-EUNGuest de YOON GA-EUN

Dans tous vos films vous portez un regard sur le monde de l’enfance. Qu’est-ce qui vous fascine tant dedans ?

C’est une période que j’affectionne beaucoup. Autant l’enfance que l’adolescence. Ce sont des périodes de ma vie qui m’ont grandement marqué. Quand j’étais jeune, je lisais énormément de romans qui traitais de ce sujet-là. Et en me plongeant dans ces histoires, c’était pour moi une sorte de thérapie. Je recevais beaucoup de réconfort à travers cela. Et puis surtout je suis quelqu’un qui a beaucoup de souvenirs liés à l’enfance. J’en ai même davantage de mon enfance que de ma vie d’adulte. Mais au fil du temps mon intérêt se portera surement sur autre chose.

 

Du coup il y a une part autobiographique dans vos films ?

Oui bien sûr, il y a des influences de mon vécu.

 

Sprout de YOON GA-EUN

Sprout

Comme d’aller chercher des pouces de soja étant enfant, comme dans Sprout ?

(elle rigole) Oui effectivement ! Je me souviens ma mère m’avait demandé d’aller acheter du tofu. Mais pour une enfant aller jusqu’au marché est parcours très long. Il y a tellement de choses autour de nous, qu’arrivé sur place, on ne sait plus ce qu’il faut prendre. Du coup au lieu du tofu je suis revenu chez moi avec des pouces de soja.

 

Le plus merveilleux dans votre travail, c’est que vous adaptez toujours votre regard à l’enfant.

Oui c’est exactement ce que j’ai voulu faire. Merci de l’avoir remarqué. En fait je ne me suis jamais dit que les enfants étaient des êtres différents des adultes. Ils sont juste plus petit mais ils ont leur monde, leur vécu et leur façon de penser. Donc c’était important de ne pas les regarder avec le point de vue d’un adulte.

 

Du coup les adultes sont un peu en retrait. Est-ce dans le but d’émettre une critique à l’égard des adultes ?

En fait, quand vous voyez un film qui tourne autour des adultes, le monde des enfants n’existe pas. Donc non, il ne s’agit pas de critiquer l’adulte, mais plutôt d’inverser simplement la situation. Les héros sont les enfants donc je reste focalisée sur eux.

Sprout de YOON GA-EUN

Sprout

Oui c’est plutôt que vous montrez une image des adultes pas totalement positive. Il y a l’évocation d’un pédophile dans The Taste of Salvia, il y a dans The World of Us un père un peu trop porté sur l’alcool…

Effectivement il y a à un moment donné un pédophile. Sauf que ce n’est pas quelque chose d’extraordinaire pour les petites filles en Corée. Quasiment chaque gamine rencontre à un moment de sa vie ce genre de prédateur. C’est devenu quelque chose de courant. Et pour le père, je voulais montrer qu’il y a des problèmes dans le monde adulte, car c’est la réalité. Mais si on regarde le monde des enfants, c’est la même chose. Il n’est pas entièrement bon, il existe des problèmes ; le harcèlement à l’école, la cruauté des enfants. J’ai voulu faire une interaction entre ces deux univers qui composent le monde en général.

 

The World of us de YOON GA-EUN

The World of us

Comment s’est passé votre travail avec vos interprètes ?

C’était très différent selon leur âge. J’ai travaillé avec des enfants très jeunes, d’environ six ans, sur Sprout et The World of Us. C’est un âge où on ne peut pas parler de choses très profondes sur les personnages et sur leur rôle. Donc à chaque fois je leur donnais des directions et on essayait d’instaurer une ambiance relax pour qu’ils jouent de manière naturelle. Je leur disais que c’était un peu un jeu, qu’ils venaient sur le tournage, non pas pour interpréter, mais pour jouer. Ca m’a permis par exemple d’avoir leur propre langage en termes de dialogues. Ils n’avaient pas de script à apprendre. C’est vraiment leur propre caractère qui ressort. Et pour ceux au-delà de 10 ans je pense qu’ils sont en âge de comprendre les choses. La différence avec l’adulte est l’expérience et le savoir. Mais en termes de compréhension je pense qu’ils sont comme nous. Donc on peut parler très simplement avec eux sur des sujets profonds. On discutait beaucoup et ils arrivaient même à me faire des retours sur ce qu’on faisait, à me donner leur avis.

 

J’ai remarqué que vous utilisez principalement des personnages féminins. Pourquoi ?

Avant tout je pars de mon vécu. Donc comme je suis une femme, ça se répercute sur mes films. Egalement je crois que j’ai plus d’affinité avec les filles que les garçons, j’ai l’impression de mieux les comprendre. Mais surtout, il y a le fait que j’ai toujours regardé beaucoup de films sans y trouver des petites filles héroïnes. Il y a souvent des aventures vécues par de jeunes garçon qui font les quatre cents coups. Mais il est rare d’avoir vraiment le point de vue des filles. Donc en tant que cinéaste je pense que j’ai voulu laisser une trace de cela et commencer à changer les choses.

Propos recueillis par Pierre Siclier au Festival du film coréen à Paris 2016