Photo du film GRAVITY

Le 24 septembre dernier avait lieu l’avant-première exceptionnelle de GRAVITY (lire notre critique ici) au cinéma Pathé Wepler, place de Clichy à Paris, plus précisément dans une des premières salles de France équipées du système « Dolby Atmos » (un nom prédestiné pour ce film), un procédé qui ajoute au surround que vous connaissez tous, une notion de verticalité du son avec des enceintes au plafond, pour un total de 55 (oui, 55) dans la salle. La projection était suivie d’un Q&A (questions & answers; en français: une masterclass) du réalisateur Alfonso Cuarón, accompagné de son coscénariste Jonas Cuarón, qui porte le même nom car il est son fils, bravo. Ils se révélèrent pas avares en anecdotes et surtout pince-sans-rire. Comme il y est grandement question de scènes du film et notamment la fin, suivez ce conseil :

[[ À NE PAS LIRE AVANT D’AVOIR VU LE FILM ]]

Parlez-nous de la genèse du film.
Jonas Cuarón : On voulait écrire un script en forme de grand huit, quelque chose qui soit vraiment immersif pour le public.
Alfonso Cuarón : On était en train de préparer un film ici en France, avec et Charlotte Gainsbourg, on avait déjà fait les repérages et puis tout s’est effondré. On a essayé de le remonter mais c’était impossible alors on a voulu faire quelque chose de différent.

Votre coscénariste ici présent est aussi votre fils. Comment se passe votre collaboration ?
Jonas Cuarón : A partir du moment où on s’assoit, c’est juste pour travailler. Et pour lui, c’est du travail à bas coût (rires).
Alfonso Cuarón : C’est juste 2 scénaristes travaillant ensemble avec une proximité qui rend le travail plus pratique.

Masterclass GRAVITY - Alfonso Cuarón

Peut-on voir ce film comme une métaphore de l’évolution de la vie, qui vient de l’espace (notamment la scène où Sandra Bullock sort de l’océan et se met debout) ?
Alfonso Cuarón : Mais la vie vient de l’espace ! A moins que vous ne soyez créationniste. Je suis content que vous parliez de ça. On a écrit le film avec une narration simple et Jonas poussait pour que les choses soient expliquées par des métaphores visuelles plutôt que de la rhétorique. On voulait parler d’une histoire de renaissance, à travers l’adversité et la capacité de rester en vie. C’est pour ça qu’à la fin elle sort de l’océan, qui est comme une soupe primitive, qu’elle nage pour en sortir, se met à 4 pattes puis sur 2 et finalement se tient debout, comme sur le diagramme de Darwin.

Dans le texte d’intro du film, on peut lire « Dans l’espace, il n’y a que le silence ». Pourquoi avoir choisi de mettre une musique aussi omniprésente et bruyante ?
Alfonso Cuarón : Eh bien dans l’espace, il n’y a pas de son mais dans les films, il y a de la musique (rires). Et au cas où vous n’auriez pas remarqué, ce n’est pas un documentaire, même si ça y ressemble. Ce qu’on a respecté, c’est qu’il n’y a pas de son. Il y en a dans l’ISS et Soyouz mais pas dans l’espace. Seulement en cas de contact, parce que c’est ce qui arrive. Pour être honnête avec vous, on a essayé une version sans son… et vous ne l’auriez pas aimée. Peut-être que vous n’aimez pas celle-là mais l’autre était pire. C’était ennuyeux et de toute façon on ne peut pas bien reproduire le silence, surtout dans une salle où des gens mangent du pop-corn alors on a décidé de mettre du contraste pour souligner les moments de silence.

Le son est presque un personnage à part entière dans le film. Comment avez-vous réussi à le restituer aussi bien, en particulier les vibrations ?
Alfonso Cuarón : Sur le son, on voulait être réaliste sur le fait qu’il y en ait ou pas. Après, on a ajouté de la musique pour le contraste. On a travaillé avec le compositeur sur l’effet surround. Il y a un compositeur, Stockhausen qui installait les spectateurs au milieu et les musiciens étaient dispersés dans la salle, créant une dynamique dans la musique. C’est ce qu’on a voulu faire, avec des bruits qui peuvent venir de partout. Par exemple, quand elle vrille, le son vrille aussi. C’est particulièrement bien restitué dans cette salle Atmos, avec les enceintes au plafond qui donnent ce sentiment d’immersion.

Votre film est le premier à justifier la 3D, je trouve. Vous êtes aussi les premiers auteurs à détruire l’espace, on a plus l’habitude de voir la Terre détruite. Pourquoi ? Et comment avez-vous fait pour rendre l’effet d’apesanteur, qui est toujours un défi au cinéma ?
Jonas Cuarón : Quand on s’est demandés quelle pourrait être l’adversité pour ce film, on a pensé à ce scénario des scientifiques de la NASA appelé « syndrome de Kessler ». Il y a beaucoup de satellites et de débris gravitant autour de la Terre à une vitesse incroyable : ils font le tour de la Terre en 90 minutes. Cette théorie dit que si deux objets entrent en contact, ils vont créer des débris qui à leur tour vont heurter d’autres satellites et entrainer une réaction en chaine. Ce qu’on aimait dans cette adversité c’est qu’elle est cyclique : tu passes une vague et tu crois que c’est fini mais une autre arrive.
Alfonso Cuarón : C’est en train de devenir un vrai problème là-haut. Au début le scénario s’appelait : « GRAVITY : a space suspense in 3D » donc c’était prévu depuis le tout début de le faire en 3D mais il a fallu 3 ans et demi pour l’achever. Quant à la « gravité zéro », c’est ce qui explique que le film a mis 4 ans et demi pour se faire. Il y a eu une sous-estimation. Une fois le script fini, on l’a envoyé à Emmanuel Lubezki, le chef opérateur en lui disant : « ça c’est un film facile, on peut le faire avec un budget limité et il n’y a que 2 personnages ». Les 4 années suivantes, il m’a rappelé cette phrase… Il est vite apparu qu’on avait besoin d’une nouvelle technologie.

Apparemment vous avez fait des recherches sur la conquête spatiale car le film est bien documenté. Est-ce que ça a changé votre vision de la recherche spatiale ?
Jonas Cuarón : Quand on a commencé le script, on pensait savoir des choses sur l’espace mais après le premier jet on a réalisé que ce n’était pas le cas. On croit que l’apesanteur est juste un flottement mais beaucoup de forces physiques entrent en jeu. On s’est fait conseiller par des astronautes et physiciens qui nous ont dit que telle ou telle chose ne pourrait pas arriver. Si vous admirez déjà les astronautes, après avoir fait des recherches votre admiration croît exponentiellement.
Alfonso Cuarón : Ce que ça change quand on parle à ces gens, c’est qu’on réalise à quel point on est stupide. Dans ce film on détruit tout mais dans la réalité c’est très improbable car il y a une alternative pour absolument tout. Depuis des années de conquête spatiale il n’y a eu qu’une poignée d’incidents.

En fait vous dites que ce qu’on voit dans le film ne peut pas arriver ?
Alfonso Cuarón : Non mais la probabilité de perdre toute communication est très faible. Si le syndrome de Kessler se produisait, ce serait moins rapide. Toutes les communications sont triangulaires (Houston – satellite – astronautes) et il y a des fréquences alternatives donc il y a peu de chances que tout contact soit coupé. Mais ce serait un autre film… (rires)

Le film s’ouvre sur un plan-séquence d’une quinzaine de minutes. Pourquoi ?
Alfonso Cuarón : C’était suggéré depuis le départ, l’idée étant de faire comme un docu Discovery Channel qui finit par mal tourner. C’est une théorie que j’expérimente avec Lubezki depuis quelques films : les personnages et le contexte vont ensemble, on ne peut pas favoriser l’un ou l’autre. Aussi, on voulait tourner en temps réel. On voulait être très objectif au départ puis quand arrivent les débris, on se rapproche des astronautes et on finit dans leur casque. On passe de l’objectif au subjectif et quand on ressort du casque, le public devient un personnage du film, qui dérive avec les astronautes. La caméra semble subir les lois de la microgravité. Qu’est-ce qui se passerait si la caméra était tenue par quelqu’un qui vit vraiment cette situation ?

Masterclass GRAVITY

a déclaré qu’Hollywood devait saisir l’importance de votre film et que les cinéastes allaient devoir traiter la SF différemment désormais. Qu’en pensez-vous ?
Alfonso Cuarón : Je ne recommande à personne de faire un film de la façon dont on a fait celui-ci (rires). Mais ce qui m’emmerde, c’est que bientôt quelqu’un va découvrir le moyen de faire ce genre de film en seulement 3 mois. C’est toujours ce qui se passe. Je ne sais pas vraiment ce que recouvre la SF parce que c’est souvent mélangé avec la « fantasy », c’est devenu assez flou. Les effets visuels sont un outil, pour faire ce genre de film ou ce que Gaspar Noé a fait avec ENTER THE VOID (NDLR : Gaspar Noé était présent dans la salle). Comme tout outil, il doit être utilisé comme un moyen, pas une fin en soi.
Jonas Cuarón : Pour revenir à la science-fiction, c’est vrai que les lignes sont devenues floues. Je préfère le terme de « speculative fiction » : et si… ? et si… 2 satellites entraient en contact ? Généralement, quand on pense à la SF, on pense à « une galaxie très, très lointaine » et nous on a essayé de la faire revenir à quelque chose de proche de la réalité.
Alfonso Cuarón : Toute la technologie que vous voyez existe vraiment. Elle est actuelle, voire dépassée, comme la navette spatiale, qui n’est plus en circulation mais qu’on voulait mettre car elle représente notre idée de l’exploration spatiale. La seule chose ajoutée est la station chinoise qui pour l’instant n’a que 2 modules et doit être finie en 2016.

Comment avez-vous réussi cette performance des acteurs alors que vous avez rajouté tous les effets visuels après le tournage ? Comment avez-vous créé cette atmosphère autour d’eux ?
Alfonso Cuarón : Là tout le crédit revient aux acteurs car comme Lubezki le disait, « on a deux acteurs en train de jouer dans un ipod ». Mon plus gros boulot avec les acteurs était avant le tournage : la réécriture avec Jonas et la préparation physique de Sandra 5 mois avant. Et 2 mois avant, elle a commencé à répéter sa chorégraphie parce que c’était un exercice abstrait. En réalité, la plupart du temps, elle ne bouge pas, ce sont les choses qui bougent autour d’elles et tout était préprogrammé donc elle devait suivre un enchaînement très précis, un peu comme un danseur fait sa chorégraphie en suivant la musique… sauf que là il n’y avait pas de musique, juste une suite de répliques très précises. Elle s’est entraînée très dur et pendant le tournage, tout avait l’air naturel pour elle. Mais elle a beaucoup de mérite parce que c’était bizarre et douloureux.

Pourquoi vous ne l’avez pas tuée à la fin ?
Jonas Cuarón : Sûrement parce que c’est une histoire de renaissance. Avec son passé, son désir de vivre a disparu, elle se fout de mourir mais ce que je trouve intéressant c’est qu’en cas de danger, il y a une sorte d’instinct animal qui reprend le dessus et qui la pousse à survivre. Ça aurait été bizarre de la tuer.
Alfonso Cuarón : C’est incomparable parce que c’est un chef d’œuvre et celui-ci n’est qu’un film sur l’espace mais c’est un peu comme le film de Bresson, UN CONDAMNE A MORT S’EST ECHAPPE, où on suit le voyage d’un personnage qui cherche à s’évader d’entre quatre murs. Là, ses murs sont métaphysiques. A la fin il s’évade, il est libre et c’est tout ce qui compte, on ne veut pas savoir s’il se fait rattraper ensuite. Ça aurait été comme le tuer avant qu’il ne s’évade. Mais il y avait une fin alternative où elle sort de l’eau, se lève, marche et soudainement ce truc tombe de l’espace, l’écrase, et y a George Clooney dessus, et les deux meurent là ! (rires)

Ce voyage dans l’espace est épatant mais le plus étonnant est d’avoir donné le rôle principal à une femme. Vous dites que c’est une histoire de renaissance, est-ce la raison de votre choix ?
Jonas Cuarón : Depuis la première version du script, juste avant que le personnage ne s’appelle Ryan, c’était une femme, bien sûr parce que c’est une histoire de renaissance donc cette présence féminine était importante.
Alfonso Cuarón : C’est aussi une histoire de fertilité, pas d’un point de vue sexuel mais dans le sens de perpétuer la vie. Il y aussi la mère planète en toile de fond. Toutes ces métaphores font qu’on ne s’est pas posé de questions, ça devait être une femme. Puis elle a eu un nom masculin, Ryan.

La question est aussi sur le jeu de Sandra Bullock qui est surprenante, sa performance étant épatante. Pourquoi l’avoir choisie ?
Alfonso Cuarón : C’était très long de développer ce film, deux ans et demi rien que pour travailler sur la technologie avant le tournage et pendant ce temps on a parlé à plein de gens. J’en ai discuté avec AGI et c’était clair que ça devait être un inconnu, quelqu’un qui ne nous donnerait pas l’impression de regarder un film. Puis est venue l’idée de prendre un acteur à contre-emploi et le nom de Sandra Bullock est arrivé. Il s’avère que la façon dont elle voyait le personnage était la même que la nôtre. On a parlé pendant 3 heures sans jamais prononcer les mots « espace » ou « technologie », c’était juste à propos de renaissance. Je me suis dit qu’elle avait une bonne vision du personnage. Son implication m’a surpris, peu de gens auraient pu en faire autant.

J’ai lu qu’enfant vous vouliez être astronaute. Pourquoi avoir rendu votre rêve si effrayant ?
Alfonso Cuarón : Mmmhh… je faisais partie des 97% d’enfants qui veulent être astronautes. Pas vous ? Vous vouliez être comptable quand vous aviez 3 ans ? Ça, c’est flippant ! (rires) Je suis assez vieux pour avoir vu Neil Armstrong marcher sur la Lune donc bien sûr, j’en rêvais et quand on est gamin, on ne trouve pas ça dangereux, ça a juste l’air cool. Puis j’ai réalisé que ce n’était pas les astronautes qui me plaisaient mais les films dans l’espace. Je crois que c’est mon frère qui m’a dit que pour être astronaute, je devais devenir soldat. J’ai dit « OK, je vais faire des films ». (rires)

Avez-vous été influencé par les jeux vidéo ? Il y a des plans en caméra subjective où on ne voit que les mains de Sandra Bullock et ça me fait penser aux jeux vidéo.
Alfonso Cuarón : Mes influences sont Pong, Pacman et Space Invaders (rires)et je m’en suis tenu là en matière de jeux vidéo. Ce qui est intéressant, c’est que notre conscience actuelle associe tout de suite les plans en caméra subjective aux jeux vidéo alors que c’est la façon dont on voit la vie tous les jours ! C’est symptomatique de notre relation aux machines et à la réalité virtuelle. Non, sérieusement, Space Invaders est le dernier auquel j’ai joué. Et toi ?
Jonas Cuarón : Mario ! On a voulu créer une expérience immersive où la caméra devient un avatar du public qui devient le 3è astronaute, c’est ce qui renvoie aux jeux vidéo, je pense.
Alfonso Cuarón : La seule différence, c’est que vous ne le contrôlez pas.

Quand on sort d’un tournage pareil, est-ce qu’on se dit « c’est bon, j’ai fait mon film de SF » ou voulez-vous y revenir ? Sinon, quel genre vous tente ?
Alfonso Cuarón : Si l’Etat français me sponsorise pour aller dans l’espace, j’irais tout de suite. Mais pour rien au monde je ne referais un film dans l’espace. Là tout de suite, je ferais n’importe quel film avec des gens qui marchent ! (rires) Ils peuvent marcher dans un parc, une chambre, n’importe où, même dans un fauteuil roulant. Ça, je le ferais.

Seriez-vous capable de faire un film avec un seul plan-séquence ? Comme L’ARCHE RUSSE, je ne sais pas si vous connaissez ?
Alfonso Cuarón : Oui, j’adore. Je ne sais pas si je devrais le dire mais il y a un film que vous devez voir absolument l’année prochaine qui a été fait en un seul plan. Je l’ai vu dans la salle de montage d’un ami à moi et c’est vraiment une tuerie. (NDLR : on n’en saura pas plus…) J’en parle souvent avec Lubezki et on se dit que ça ne doit pas devenir le concours olympique du plan le plus long. Il doit durer le temps que l’histoire le justifie. Je ne suis pas d’accord pour dire que le cinéma dérive de la littérature ou du théâtre, je pense qu’il vient de la musique, avec le même sens du mouvement. L’ARCHE RUSSE est vraiment bon et si ça se justifie comme dans ce cas, pourquoi pas. A propos du premier plan, j’ai voulu couper pour aller ailleurs. Mais les gars des effets spéciaux étaient tellement dans le truc qu’ils disaient « non, non, il faut continuer, aller là et là… » et me proposaient des solutions pour faire durer le plan. Le lendemain, Lubezki est arrivé et a dit « ça ne sert à rien, la scène s’arrête là ». A un moment, il faut que ça se justifie par la narration sinon ça devient ce que j’appelle un plan « regarde, Maman, sans les mains ! » (rires)