À l’occasion de la sortie de MATTHIAS & MAXIME, on a rencontré le réalisateur comédien et on a passé un moment délicieux et d’une grande authenticité.

On a rencontré Xavier Dolan, à l’occasion de la présentation à Bordeaux de son film MATTHIAS & MAXIME (Lire notre critique). Un beau film qui montre subtilement le trouble amoureux d’un homme et toutes les étapes qu’il traverse, avant d’accepter que son amitié se transforme en amour. Xavier Dolan n’est pas seulement scénariste et réalisateur, il interprète aussi Max, celui qui a laissé en Matthias le doute s’immiscer. L’interview, courte mais très dense et passionnante, a permis d’aborder aussi bien les caractéristiques de son personnage qu’il a l’art de rendre attachant et le portrait qu’il dresse du Québec, que son rapport à la critique et sa façon identique de travailler avec les stars comme avec ses amis.

Pourquoi avoir choisi d’incarner vous-même Maxime plutôt qu’un autre personnage ?
Xavier Dolan : Je me projette souvent dans la peau des plus discrets et des plus timorés, c’est devenu un réflexe avec le temps. Je pense aussi que j’ai une sorte de pudeur, je n’aurais pas la confiance en moi pour imaginer pouvoir défendre avec réalisme le personnage de Matthias, plus grand, qui a plus de succès. Je suis petit, j’ai des difficultés à me projeter dans des rôles de gens qui sont fondamentalement plus confiants ou plus accomplis.

Parlez-nous de la famille d’amis que Maxime s’est choisie ?
Xavier Dolan : Je crois que dans la vie, on se construit plusieurs familles. On a toute une histoire avec celle que la vie nous a donnée : on essaie de l’aimer inconditionnellement. Et puis on commence par soi-même à explorer sa propre vie, et on choisit nos amis avec des critères complètement différents. Maxime, comme n’importe quel protagoniste, s’est choisi la famille la plus protectrice, la plus agréable possible, la plus drôle, celle avec laquelle il est complice, plus réconfortante que sa famille de sang. Les jeunes du film se connaissent depuis des années, les liens qui les unissent sont des liens tissés très serrés. L’immense tâche de vin que Maxime a sur le visage et dont il n’est presque jamais fait mention, n’est pas un problème pour eux, ils l’ont complètement occultée. Ils acceptent Maxime comme l’un des leurs, alors que son bagage émotionnel et familial est différent de celui des autres. Ces jeunes viennent de milieux différents : certains bourgeois, d’autres ouvriers et d’autres encore une classe moyenne avec un certain confort sans être trop nanti. Ce que j’aime dans ce groupe d’amis, c’est qu’il est complètement hétéroclite.

C’était une volonté de votre part de dresser un portrait du Québec d’aujourd’hui, avec des jeunes qui parlent anglais et des personnes plus âgées qui ne s’y habituent pas ?
Xavier Dolan : Je vous montre ce que moi je regarde, je parle de mon Québec à moi. Je n’ai pas le même Québec que Denys Arcand. C’est vrai, il y a dans MATTHIAS & MAXIME des enjeux qui sont particulièrement actuels pour le Québec et la façon dont s’entrechoquent un peu dans un dialogue de sourd les générations et les classes sociales. Et aussi dans les niveaux de langage, assez bigarré et un peu confus aussi. 

Vous avez dit que ce tournage avait été « 48 jours de joie et de création passionnée », pouvez-vous nous en dire plus ?
Xavier Dolan :
 Le film dans son ADN est tellement québécois. C’était l’osmose, la fraternité, tout le monde a fait le meilleur film possible. On avait tous ces mêmes préoccupations sur le plateau et voir à quel point mes meilleurs amis sont des artistes totaux et entiers, ça a rendu ce tournage très intense. On a évité d’être trop esthétisant mais on a quand même recherché à faire des choses plaisantes visuellement. Et puis j’ai essayé d’être le plus vrai possible comme acteur, tout en gardant en tête qu’il faut être simple. Je voulais un univers, un décor, des costumes, des textures cohérents avec les milieux sociaux de chaque personnage, et il fallait faire attention à ne jamais vouloir exploiter trop l’émotion mais en même temps, ne pas être austère ni avare.

Quelle est la différence avec un tournage avec des stars ?
Xavier Dolan : Ce qu’il faut comprendre, c’est que ces stars-là sont finalement devenues mes amis, que ce soit en cours de route ou en amont. J’ai toujours eu l’impression d’avoir tourné avec des amis. J’ai toujours un rapport amical avec les gens avec qui je tourne, comme Nathalie Portman, et même filial avec Susan Sarandon. Avec les artistes passionnés, on sent qu’il y a une connivence presque inhérente qui nous fait sentir comme des amis. Il y a des contacts instantanés avec des artistes, une intimité, une complicité, des regards, des rires. J’avais l’intuition d’aller vers Marion Cotillard, Nathalie Baye ou Léa Seydoux. On parle la même langue, on est fait du même bois, et je n’ai pas besoin de connaître quelqu’un depuis vingt ans pour ressentir que c’est mon ami. J’aime être l’ami des gens, être près d’eux, je n’aime pas l’opposition, l’antagonisme.

C’est surtout la critique, les échecs et les erreurs qui nous enrichissent et nous propulsent vers quelque chose d’un peu plus approfondissant qu’un compliment

J’ai eu des déceptions c’est sûr, on se trompe parfois. Ces expériences sont assez mystérieuses mais ça a été un grand soulagement pour moi de réaliser qu’il n’y a aucune différence dans le plaisir que j’ai eu à tourner avec eux, à diriger mes amis ou des stars. Même si ce n’est pas la même intimité, c’est toujours la même passion, la même précision, et c’est cela qui créé l’intimité, une ressemblance qui nous unit presque immédiatement. On trouve ensemble la vérité du film qu’on est en train de faire. Ils sont tous obsédés par la même chose : être le meilleur possible, et c’est ce qui m’obsède moi aussi.

Que répondez-vous à des jeunes qui vous demandent comment faire du cinéma, comment devenir réalisateur ?
Xavier Dolan : Les gens qui m’abordent sont des inconnus, mais je sens leur enthousiasme, leur générosité et leur amitié. Mais c’est toujours une question très embarrassante, je ressens un malaise à prodiguer des conseils, c’est chacun sa voie, chacun son chemin. C’est difficile de semer à tous vents des conseils sur comment écrire un film. Il n’y a pas de recette miracle.On fait sa propre chance, il faut travailler très fort. La vérité, c’est que c’est difficile de faire sa place dans cette industrie. Moi j’ai essayé au mieux de faire la mienne et je ressens encore une forme d’imposture, je ne me sens toujours pas légitime. Je ne me sens pas prêt à écrire des livres ou à animer des masterclass, je me sens encore jeune, j’ai encore tellement de doutes sur comment faire les choses, le concept de pouvoir guider ou conseiller est même pour moi absurde.

Le succès que vous rencontrez n’y change rien ?
Xavier Dolan : J’ai évidemment de moins en moins ce sentiment d’imposture. Mais les films qu’on fait, les prix qu’on gagne, les choses qu’on sent qu’on peut accomplir ou les rencontres qu’on fait avec des actrices et acteurs de renom ne nous confirment jamais qu’on est bon. C’est surtout la critique, les échecs et les erreurs qui nous enrichissent et nous propulsent vers quelque chose d’un peu plus approfondissant qu’un compliment. On ne fait rien avec un compliment, on ne va nulle part, on ne grandit pas, en tout cas c’est comme ça que je le vois jusqu’à maintenant.

Un compliment ça fait du bien quand même, ça fait chaud au cœur ?
Xavier Dolan : Oui ça fait du bien, mais ça ne nous permet pas d’avancer comme artiste, de s’améliorer. Si je vous félicite sur le choix d’un vêtement ou si je vous complimente sur un texte que vous avez écrit, ça ne vous rend pas fondamentalement plus compétent et capable d’être meilleur dans votre travail. Moi si on me complimente sur un film, je le reçois avec bonheur évidemment, ça fait plaisir. Mais quand vient le moment de se poser la question, devant la caméra, sur quel plan faire, quelle décision prendre, si mon choix est stupide, si cette idée nous emmène dans la mauvaise direction, les compliments ne peuvent pas venir m’éclairer. Ils peuvent à la limite m’aveugler ou me rendre plus complaisant à qui je suis et à ce que je fais.

Mais il faut aussi que les critiques soient légitimes ?
Xavier Dolan : Oui mais c’est très compliqué de pouvoir discerner soi-même quelle critique est légitime et quelle critique est illégitime. Il faut en prendre et en laisser. Ce que je remarque de plus en plus c’est qu’à part les gens qui sont très près de moi, qui m’aiment, m’entourent et me protègent et donc me critiquent énormément, me font constamment des commentaires qui me poussent à m’améliorer comme personne et comme artiste et créateur. Ils peuvent me dire « ce que tu viens de faire, c’est mauvais ou c’est laid, ou cette idée est pauvre et demande à être repensée, ou tel passage devrait être remonté, ou la réflexion ici pourrait être approfondie ». Mais quand on finit par oublier et les compliments, et la critique, c’est là qu’on ressent la liberté la plus profonde de suivre son libre arbitre et son intuition, et de se dire voici ce que je devrais faire.

Propos recueillis par Sylvie-Noëlle