À l’occasion de la sortie du film LE JEU le 17 octobre 2018, on a rencontré le réalisateur Fred Cavayé et l’acteur Vincent Elbaz.

Rencontrés à Bordeaux pour la présentation de LE JEU, le réalisateur Fred Cavayé et Vincent Elbaz (qui confirme tout le bien qu’on pense de lui et qu’on avait déjà écrit dans une lettre) nous ont offert leurs réflexions sur leurs propres addictions au portable et l’utilisation du téléphone dans les scénarios mais surtout sur la manière dont le film a été construit et dont ils ont abordé le travail choral sur le tournage.

Vous avez adapté le film italien Perfetti Sconosciutti de Paolo Genovese, c’est la première fois que vous vous lancez dans l’adaptation ?
Fred CavayéOui, je m’étais refusé ça depuis que j’ai commencé à faire des films, alors que j’ai moi-même été adapté cinq fois. Une sixième de A bout portant est d’ailleurs en tournage pour Netflix avec les comédiens de Avengers. Maintenant que je l’ai fait, je me rends compte que je pensais que je ne pourrais bien réaliser que les films où je suis vraiment à l’idée de départ. Je m’interdisais, comme un crétin, l’adaptation de romans, de pièces de théâtre et de films existants. J’ai vu le film italien, j’ai demandé une traduction et j’ai commencé à bosser et très vite, c’est comme si c’était mon film et que j’avais moi-même inventé le concept. Ce qui est important c’est votre vérité à vous. J’ai découvert qu’il y a autant de plaisir d’auteur et de scénariste que dans un scénario original, sauf que là on rajoute des couches au mille-feuilles. C’est aussi ludique et aussi difficile que si on part d’une feuille blanche. Le sujet est d’ailleurs tellement universel que beaucoup de pays sont en train de l’adapter. Aux États-Unis, c’est Weinstein qui a acheté les droits, donc ça ne sera jamais fait car les droits sont bloqués.

Y a-t-il des particularités culturelles dans le film ?
Fred Cavayé : Oui des trucs très italiens n’auraient pas marché ici. Par exemple, le personnage cuisine des fleurs de courgettes au four alors que normalement il faut les faire frire. Et pour les italiens c’est un blasphème, mais si on fait ça ici, personne ne comprend. J’ai aussi supprimé un truc important entre les personnages de Marco et Charlotte dans le film italien, et j’ai préféré parler de la sexualité virtuelle. Dans l’adaptation j’ai essayé dans les dialogues d’aller chercher ce que j’aime faire dans mes films: caractériser mes personnages non par le dialogue mais par l’action, rajouter du dialogue pour que ce soit des béquilles et préciser ce que l’image raconte. J’essaye de construire mon film comme un thriller et un suspense. Mais j’ai interdit aux comédiens de voir l’original, car ça ne sert à rien de prendre des références, l’important c’est de créer notre propre vérité.

Vincent Elbaz et Fred Cavayé

Mais puisque Le Jeu est un film sur le mensonge, peut-être que les comédiens ont menti et vu le film quand même ?
Vincent Elbaz : Non je n’ai pas eu le besoin de le voir d’autant que je sais qu’il avait réécrit tout le scénario. Mon matériau de travail ce n’est pas un autre film, c’est le scénario. J’ai finalement envie de me laisser le champ libre, la page blanche. Et puis comme c’est une demande du metteur en scène et que je suis discipliné, qui pour une fois demande de ne pas faire un truc. D’habitude, on me demande de lire tel ou tel bouquin. Il suffit de savoir quand même ce qu’on fait sur le plateau, quel personnage on joue, connaître son désir. 

Vous n’avez pas non plus répété ?
Fred Cavayé : Non je ne fais jamais de répétition mais on a travaillé en amont le texte, en faisant des lectures avec chaque interprète, puis par couple et en groupe. Pour qu’on soit d’accord sur qui est chaque personnage et qu’on n’ait pas à chercher ça sur le plateau.

Le jeu, c’est le lien entre vos thrillers et votre comédie Radin !?
Fred Cavayé : Bien sûr ! Vous prenez Radin ! – dont le type d’humour est différent, plutôt burlesque, avec un personnage en plastique, incarné très premier degré par Dany Boon– et Pour ellevous mélangez les deux dans un shaker et il peut y avoir ce film, qui est vraiment la somme de tout ça.

Vincent, pouvez-vous nous parler de Thomas, le personnage que vous interprétez ?
Vincent Elbaz : Il a des dossiers, même si rien n’a d’importance pour lui. Il a sa façon de vivre, d’aimer et de jouir. C’est comme le scorpion qui pique parce que c’est dans sa nature. Il ne voit même pas où est le problème. Pour moi le personnage a toujours raison et a tous les droits à partir du moment où je le joue. J’ai déjà eu l’occasion de jouer un meilleur pote, mais Thomas est intéressant parce qu’il joue sur cette variation- cet archétype du meilleur pote, tellement sympathique.
Fred Cavayé : Il est ambivalent, pourtant c’est peut-être celui qui triche le moins avec qui il est vraiment car même s’il a mauvais fonds, il fait ça de manière sincère.

Le personnage de Marie lance le jeu alors qu’elle est psychanalyste… ce n’est pas un hasard ?
Fred Cavayé : Oui c’est la plus perverse de tous. Ce qui m’intéressait dans son personnage c’est que souvent les gens qui trompent sont les gens les plus jaloux. Elle lance le jeu pour essayer de démasquer son mari.
Vincent Elbaz : Mais ça a déjà dû arriver une fois à tout le monde d’en avoir marre du visage social et d’être obligé de mentir, et de se dire “si on disait la vérité à tout le monde”? Car les personnages sont enfermés dans des vies dans lesquelles ils ne sont pas complètement épanouis. Il peut y avoir une envie de tout péter de la part de Marie! Le jeu c’est souvent une forme de jouissance, mais là c’est destructeur.

Le concept du film est construit comme un thriller et même comme une roulette russe, avec ces textos qui arrivent. La balle est dans un des téléphones et on ne sait pas qui elle va toucher.

Vincent, comment avez-vous vécu le fait d’être un parmi les sept d’un film choral ? Votre ego n’a pas trop souffert ?
Vincent Elbaz : Moi ça ne me pose pas de problème. Quand on a le rôle principal, on a toute l’attention d’un metteur en scène pendant deux mois, parfois on a des rôles secondaires où on arrive ponctuellement, et parfois on a un film de groupes. Par contre si on a un problème d’ego et de générosité, on va souffrir! C’est une donnée de départ qu’on accepte. Pour faire ce film, il faut avoir une dose de générosité dans sa palette de jeu. C’était vrai pour tous les autres, parce qu’on est quand même resté sept semaines autour d’une table. On a fait des plans et des prises pour les autres, il fallait toujours présent, en situation de jeu, même si on n’était pas filmé. Et il fallait donner à l’autre le maximum, que la caméra soit sur soi ou non. Du coup c’est ce qu’on ce disait avec Roschdy Zem quand on a accepté les rôles, ça ne suffit pas de bien faire son boulot, il faut apporter une attention particulière au travail de l’autre et donner des émotions.
Fred Cavayé : C’est vrai que les sept rôles sont égaux, qu’il n’y a pas de personnages plus importants que d’autres dans l’histoire, ni de pivots. Je n’aurais pas choisi tout le monde. J’ai fait une liste d’excellents comédiens avec qui j’avais envie de travailler depuis très longtemps, humainement capables d’assumer le challenge. Et il y d’excellents comédiens que je n’ai pas mis dans cette liste parce que je savais qu’ils n’auraient pas la patience d’être deux jours et demi de dos à ne rien dire, mais pas à ne rien faire.

Vincent Elbaz interprète Thomas

Quel est votre propre rapport au portable et à ses possibilités ?
Vincent ElbazCet objet est devenu comme une extension de notre cerveau dans lequel il y tout. On n’a pas forcément des choses à cacher, mais on n’a pas envie de tout montrer. Je n’aimerais pas montrer tout ce que je suis et mon intimité à l’autre. Le principe de poser le portable sur la table et d’assumer tout ce qu’on est (convictions, fantasmes sans forcément de passages à l’acte, parts d’ombre), c’est très difficile. Même si pour que ce soit drôle dans le film, il fallait qu’ils aient tous des dossiers. Ça fait une comédie hilarante comme une espèce de feu d’artifice où il se passe un truc toutes les 3 secondes et ça donne quelque chose d’assez jouissif pour le spectateur car il regarde les gens se mettre dans une merde totale.
Fred Cavayé : Le concept du film est construit comme un thriller et même comme une roulette russe, avec ces textos qui arrivent. La balle est dans un des téléphones et on ne sait pas qui elle va toucher. Ça met les personnages dans une impasse, et ils vont devoir affronter des obstacles que sont ces textos et peut-être des trucs compromettants et réussir à passer entre les balles. Ça va tellement loin, et les gens rient d’ailleurs plus que je ne l’avais imaginé. Peut-être parce qu’ils sont gênés.

Mais avoir un portable, n’est-ce pas prendre le risque d’être dérangé en permanence, de ne plus avoir aucune liberté ?
Fred Cavayé : Le portable, d’un seul coup, prend la priorité sur tout, même si on est en discussion passionnante avec quelqu’un.
Vincent Elbaz : C’est dur de se mettre en concurrence avec 500 contacts, 2000 amis sur Facebook quand quelqu’un pose son téléphone sur la table. Je repense aux films de Claude Sautet avec Yves Montant et Romy Schneider qui, quand il y avait une vraie urgence, se précipitaient dans un café ou une cabine téléphonique, et il fallait toujours avoir des pièces. L’utilisation d’un téléphone se faisait dans des cas d’extrême urgence, et c’était utilisé par les scénaristes à bon escient.

Que pensez-vous justement de la présence quasi systématique des portables dans les films, surtout lorsque ce n’est pas le centre du sujet comme dans Le jeu ?
Vincent Elbaz : Les scénaristes trouvent parfois avec le portable une facilité à faire évoluer l’histoire, à ne pas se confronter à certains obstacles narratifs ou à certaines situations et à se contenter de montrer les personnages en train de recevoir un coup de téléphone.
Fred Cavayé : Le portable fait tellement partie de nous tous que ça serait difficile de ne pas faire figurer un portable dans un film contemporain. À contrario, j’étais scénariste de thriller avant l’arrivée des portables, et il y a des situations aujourd’hui qui ne sont plus possibles avec les téléphones portables , notamment avec la géolocalisation.

Le Jeu est aussi une réflexion sur l’amitié ?
Fred Cavayé : Le portable est prétexte à plein de questions sur l’amour, le couple, l’érosion du temps. Et sur l’amitié. J’ai des copains avec qui j’étais à l’école et il n’est pas certain que si on se rencontrait maintenant, on soit amis. On n’a plus forcément les mêmes centres d’intérêt. Avec le film, on se demande si l’amitié de ce groupe de potes est aussi sincère qu’au début? Si ce n’est pas devenu, comme les couples par habitude, une amitié par habitude? Et puis je voulais parler aussi des conjoints, car on devient amis par alliance. Les filles ont d’ailleurs une manière de regarder la dernière venue, Léa, quand elle arrive, un peu avec jalousie, car elle n’est pas encore complètement adoptée par le groupe.

N’y a-t-il pas aussi un peu de condescendance de leur part, car elle est esthéticienne et son mari taxi ?
Fred Cavayé : Oui, bien sûr. Dans l’original elle est vétérinaire. Et j’ai trouvé intéressant de mettre un des amis, chirurgien, qui a très bien réussi, et les autres avec es métiers plus normaux. 

Comment le film est-il accueilli par le public dans les avant-premières ?
Fred Cavayé : D’habitude les gens parlent de mes films. Pour Le Jeu, les gens parlent plus d’eux que du film. Je pense qu’il y a une espèce de panel de sept personnes où chacun, dans un effet miroir, peut trouver un peu soi. C’est peut-être ça quand on avance dans le métier de réalisateur, c’est que les gens ne te parlent plus de ton travail mais plus d’eux. On me parle aussi beaucoup du film Le prénom, mais c’est une bonne chose parce que en tant que spectateur j’aime bien trouver autre chose que ce qu’on pensait trouver et là, vu le concept, on est touché ailleurs que dans une comédie.

Propos recueillis par Sylvie-Noëlle