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Note du rédacteur
LE TEMPS D'AIMER ET LE TEMPS DE MOURIR
• Sortie : 1958 (ressortie le 12 octobre 2016)
• Réalisation : Douglas Sirk
• Acteurs principaux : John Gavin, Liselotte Pulver, Jock Mahoney
• Durée : 2h12min

Le Temps d’aimer et le temps de mourir (1958) a été chroniqué par Antoine dans le cadre de la rubrique Réflexions Poétiques.

Une semaine après la ressortie de Mirage de la vie (1959) par Ciné-Sorbonne, c’est au tour du chef d’œuvre de Douglas Sirk, LE TEMPS D’AIMER ET LE TEMPS DE MOURIR, de nous faire l’honneur de sa présence dans les salles obscures. Adapté du roman éponyme de 1954 d’Erich Maria Remarque (À l’Ouest rien de nouveau) – autre allemand naturalisé américain –, LE TEMPS D’AIMER ET LE TEMPS DE MOURIR est certainement l’un des plus beaux films hollywoodiens des années 1950, et tout bonnement le plus grand mélodrame jamais réalisé. Entouré de nouveau par son équipe fétiche – Russell Metty livre ici une photographie crépusculaire tandis qu’Alexander Golitzen accentue l’aspect réaliste par un prodigieux travail sur les détails des décors et sur les paysages traversés -, Sirk se voit également le privilège de collaborer pour l’occasion avec l’un des plus grands compositeurs de l’âge d’or hollywoodien, Miklós Rózsa (La Maison du Docteur Edwards, Les démons de la liberté, Quand la ville dort, Jules César, Ben-Hur, Le Cid, les films de Billy Wilder, etc.). Si on met de côté l’aspect quasi autobiographique du film – Sirk avait “laissé” un fils en Allemagne à la suite de son exil américain qui perdit la vie en 1944 pendant la guerre -, le film se présente comme le paradigme du mélodrame total.

image de LE TEMPS D'AIMER ET LE TEMPS DE MOURIR

Plongé du point de vue des allemands, LE TEMPS D’AIMER ET LE TEMPS DE MOURIR offre un regard extrêmement contrasté et multiple d’une Allemagne en proie aux doutes et aux errances que suscite une telle situation de guerre, à la fois anxiogène et destructrice : qu’il s’agisse du Front, où le quotidien morbide (suicides, fusillades) finit de traumatiser la plupart des soldats, ou encore de l’arrière-pays, où les longues journées sont rythmées par les alertes aux bombardements provoquant ce même mouvement répétitif vers les fameuses zones d’abris. À ce titre, la séquence la plus spectaculaire du film est probablement celle du restaurant où le couple d’amoureux formé par John Gavin et Liselotte Pulver se voit dans l’obligation de terminer le dîner dans une cave où toute la “petite” bourgeoisie allemande se retrouve cloîtrée, continuant cependant à boire et à chanter sous le bruit des explosions et dans les décombres. « Beauté » du chaos, ou comme le dit cyniquement la chanteuse « profitez de la guerre, la paix sera horrible », le film est traversé de ces moments absurdes où l’horreur de la guerre (la robe blanche en feu !) côtoie ces instants poétiques formés par la romance innocente de deux amis d’enfance. On retrouve cette harmonie des contraires ; une dialectique présente dans chaque plan de ruines où deux amants se réconfortent malgré la déchéance d’un monde qui les menace à tout instant. Cette dialectique symbolique propre à la forme du mélodrame constitue ainsi sa plus grande force : un imaginaire qui synthétise magistralement les temporalités romanesques avec une durée représentée (la permission du soldat qui ne dure jamais assez) et une temporalité plus mythique (le cycle des saisons) avec cet éternel retour des choses. Mais chez Sirk, rien ne semble forcé ou démonstratif, la symbolique reste légère et subtile à l’image de ce héros qui hurle en silence et brûle de l’intérieur. Personne ne l’entend, surtout pas Dieu, totalement exclu de ce monde en déliquescence.

« La très grande résonance du film tient également sur son brillant discours qu’il développe autour de l’effondrement tant matériel que philosophique de la prestigieuse culture allemande »

La très grande résonance du film tient également sur son brillant discours qu’il développe autour de l’effondrement, tant matériel que philosophique, de la prestigieuse culture allemande. La pensée romantique qui est le propre de la philosophie allemande (Schiller, Schelling, etc.) et que partage pleinement Sirk se voit ainsi détruite par la volonté de puissance et d’assouvissement d’un seul homme. Si les ruines, conséquence immédiate de la guerre, sont les derniers refuges des civils allemands, certaines évoquent directement les vestiges d’un idéal grec (une Vénus de Milo servant de porte-manteau) dont la philosophie allemande n’a cessé de s’imprégner, remémorant ainsi la grandeur passé du pays. Seule la défaite permettra à l’Allemagne de retrouver son âme d’antan. Contrairement à Mirage de la vie qui ne parvenait pas à traiter dialectiquement le thème racial (les deux femmes de couleur étaient finalement sacrifiées), LE TEMPS D’AIMER ET LE TEMPS DE MOURIR parvient à retranscrire la déchéance d’un pays tout en magnifiant la beauté de l’individu. Si les deux films se terminent tragiquement, le dernier plan chargé d’un pathos perturbant de Mirage de la vie ne peut tenir la comparaison avec celui présent dans LE TEMPS D’AIMER ET LE TEMPS DE MOURIR. Plus poétique dans sa conception (le reflet du regard dans le cours d’eau), il nous libère des lois du monde et soutient dialectiquement, par l’image d’un homme aux portes de la mort laissant tomber la lettre de son amante sur l’eau, le concept d’humanité dans sa plus étincelante expression.

Antoine Gaudé

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[CRITIQUE] LE TEMPS D’AIMER ET LE TEMPS DE MOURIR (1958)

de Antoine Gaudé Temps de lecture : 4 min
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