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THE AGE OF SHADOWS
• Sortie : 7 septembre 2016 en Corée du Sud (Présenté durant le Festival du film coréen à Paris 2016)
• Réalisation : Kim Jee-woon
• Acteurs principaux : Song Kang-ho, Gong Yo
• Durée : 2h20min

Présenté dans la « section événement » au 11e Festival du Film coréen à Paris, THE AGE OF SHADOWS, le dernier Kim Jee-woon (J’ai rencontré le diable, Le dernier rempart, Le bon, la brute et le cinglé) semble emprunter une voie plus « sérieuse » à la manière d’un Park Chan-wook (Mademoiselle, Thirst, Old Boy).

Sautant d’un genre à l’autre avec une certaine ironie depuis ses débuts, la pratique du cinéma de genre chez Kim Jee-woon s’est néanmoins toujours fait dans un respect total des codes et des traditions – Le dernier rempart est par exemple, d’abord un film de Schwarzenegger – plus que dans un dynamitage de leurs formes et thématiques. Avec THE AGE OF SHADOWS il s’attaque ainsi au drame historique : l’occupation de la Corée par les Japonais dans les années 1920. Auquel vient se greffer le genre « film d’espionnage » et les nombreuses figures que cela implique. La dimension baroque attribuée à ses films réside dans ce mélange des genres : des divertissements souvent foisonnants, parfois un brin creux, mais toujours généreux.

Photo du film THE AGE OF SHADOWS

Copyright Warner Bros.

Au-delà de la beauté plastique du film (reconstitution, photographie), il y a vraiment la sensation que Kim Jee-woon veut donner à THE AGE OF SHADOWS cette dimension crépusculaire que l’on retrouve dans les classiques du genre type L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville. Le film n’a fort heureusement pas la posture hiératique des (faux) « grands films » que choisissent certains films récents (La Taupe, Raisons d’état). Rattrapé pour ainsi dire par la grande Histoire, Kim Jee-woon tente de trouver l’équilibre entre une proposition de cinéma qui soit à la fois divertissante pour le public et pertinente dans le point de vue moral qu’elle offre du monde. Toujours aussi efficace lorsqu’il s’agit de filmer des séquences d’action – de la séquence d’ouverture virtuose où Kim Jee-woon joue avec différents niveaux spatiaux à cette haletante séquence du train – le cinéaste démontre une nouvelle fois toute sa science du montage et du cadre. Des séquences souvent de haute volée où les enjeux dramatiques se multiplient et les rapports de force entre personnages évoluent au sein d’une même séquence, de plus en plus étirée et dilatée dans le temps. Peu à peu, les trajectoires s’enlisent et se referment sur nos deux héros – un policier collabo (Song Kang-ho) et un photographe résistant (Gong Yoo) – pris au piège de leur propre « déguisement ».

« Bien que le récit souffre par moments de la durée aberrante du film (2h20) et que les scènes d’action et de suspense semblent parfois fonctionner en autonomie du reste du film, Kim Jee-woon conserve l’aspect “ludico-macabre” propre à son cinéma et ce, quelles que soient les situations, si tragiques soient-elles. »

Prônant la clarté d’un récit linéaire, Kim Jee-woon ne « tente pas le diable » en retournements de situation scénaristiques, et c’est tout à son honneur. Il y a ici une sobriété d’écriture que l’on ne connaissait pas encore chez Kim Jee-woon. S’épargnant même le leitmotiv des films de genre coréens (la pulsion de mort) – bien qu’il y ait encore une scène de torture forcée – THE AGE OF SHADOWS arbore, avec cette même frontalité (sans l’ironie toutefois), des valeurs et des sentiments plus intimes et plus enfouis qu’à l’accoutumée. Bien que le récit souffre par moments de la durée aberrante du film (2h20) et que les scènes d’action et de suspense semblent parfois fonctionner en autonomie du reste du film, Kim Jee-woon conserve l’aspect « ludico-macabre » propre à son cinéma, et ce, quelles que soient les situations, si tragiques soient-elles. Bien que son cinéma puisse facilement flirter avec l’artificiel, Kim Jee-woon prend ici le soin de filmer des corps habités, de véritables personnages de cinéma renvoyant à toute une iconographie cinématographique, mais également des êtres humains animés de sentiments, et non de simples panoplies (le défaut de nombreux films historiques). L’intelligence du film se situe dans sa capacité à construire dialectiquement le motif principal de son cinéma avec le thème du film (duper l’adversaire ou le partenaire) : cette frontière entre l’apparence et le costume social avec la véritable nature de l’homme et de ses désirs profonds. A l’instar d’un Na Hong-jin (The Strangers) qui construit tout son cinéma autour de l’immanence de la pulsion de mort, Kim Jee-woon agence sa dialectique du faux et du vrai, non à la manière d’un Park Chan-wook qui utilise les twists scénaristiques pour une épate des plus éphémères, mais comme un véritable imagier qui partage son savoir diégétique avec le spectateur pour l’inclure émotionnellement dans les scènes. Et c’est toute la différence entre un cinéaste qui exclut son spectateur et un cinéaste qui l’aime.

THE AGE OF SHADOWS a été présenté au 11e Festival du Film Coréen à Paris du 25 octobre au 1er novembre 2016 au Publicis Cinémas.

Antoine Gaudé

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[FFCP 2016] THE AGE OF SHADOWS

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